Michel Polnareff et l’etrange debut d’un ovni francais
1966. Michel Polnareff a vingt ans et il debarque avec « La Poupee qui fait non » comme une meteorite dans le paysage de la chanson francaise. Mais avant ca, avant le single qui va tout changer, il y a cet album debut, Please Love Me, qui porte deja tous les signes de ce que Polnareff va devenir : excentrique, romantique, habille d’une voix de fausset inhabituelle et d’une ambition melodique qui depasse largement les conventions de la variete francaise de 1966.
Polnareff est ne a Nerac, dans le Lot-et-Garonne, en 1944. Son pere, Leib Polnareff, est musicien de jazz. La musique est dans la maison, dans les murs, dans l’air. Michel apprend le piano tres jeune, compose des melodies avant meme d’avoir les mots pour les habiller. A vingt ans, il monte a Paris, il hante les cafes de Saint-Germain-des-Pres, il cherche quelqu’un qui voudra entendre ce qu’il a a dire. Ce quelqu’un, c’est Eddie Barclay, le producteur de Barclay Records, qui l’entend, le signe, et le pousse a enregistrer.

La voix hors norme
La premiere chose qui frappe quand on ecoute Polnareff, c’est la voix. Un fausset naturel, aigu sans etre strident, avec une fragilite qui est en realite une force. Polnareff ne chante pas comme les chanteurs francais de son epoque. Il ne chante pas comme Jacques Brel, il ne chante pas comme Charles Aznavour, il ne chante pas comme Johnny Hallyday. Il chante comme personne d’autre, avec cette voix qui monte dans les aigus et qui semble toujours sur le point de craquer sans jamais craquer tout a fait.
Cette voix s’adapte parfaitement aux melodies qu’il ecrit, des melodies qui ont souvent plusieurs registres, qui montent et descendent avec une amplitude inhabituelle pour la chanson pop francaise de 1966. Il est influence par les Beatles, par Donovan, par la pop anglaise en general, mais il digere ces influences et produit quelque chose de specifiquement francais, une version francaise de la pop sixties qui n’est pas une copie mais une interpretation.
L’univers Polnareff en formation
Please Love Me contient les germes de tout ce qui va suivre. Les textes sont souvent naifs, parfois franchement kitsch, mais cette naivete est deliberee, revendiquee. Polnareff fait du romantisme sans complexe a une epoque ou le cynisme commence a etre a la mode. Il chante l’amour avec des majuscules, les emotions avec une sincerite qui peut sembler excessive mais qui est simplement honhete. C’est un romanesque, un vrai.
L’album contient des chansons en francais et en anglais, ce qui est inhabituel pour un artiste francais de l’epoque. Polnareff se sent aussi a l’aise dans les deux langues, il a grandi avec la musique anglo-saxonne, il pense en anglais certains jours et en francais d’autres jours. Cette biculturalite musicale va lui permettre plus tard de faire une carriere internationale, notamment aux Etats-Unis dans les annees 1970.
Le scandale comme carte de visite
En 1966, Polnareff n’est pas encore le provocateur que la France va decouvrir bientot. Ca vient. En 1973, lors d’un concert a l’Olympia, il tourne le dos au public. Les spectateurs sifflent, la presse etrille. C’est un geste dadaiste, incomprehensible pour un public venu voir un show, mais parfaitement logique dans la trajectoire d’un artiste qui n’a jamais accepte les conventions. La meme annee, une affiche publicitaire pour son tour de chant le montre en petite culotte, de dos, les fesses a l’air. La France catholique et bourgeoise s’indigne. Les ventes decollent.
Avant tout ca, en 1966, Polnareff est encore un jeune homme qui cherche son public. Mais « La Poupee qui fait non », sorti cette annee-la en single, lui donne une reponse immediate et definitive. La chanson est un hit monumental, une melodie qui reste en tete des qu’on l’entend une fois, portee par cette voix de fausset et par une production qui mixe la pop anglaise et la chanson francaise avec une elegance naturelle. Du jour au lendemain, Polnareff est une star.
Ce qui est remarquable, en retrospective, c’est que Polnareff a maintenu pendant cinq decennies une identite artistique parfaitement coherente, malgre les exils (il part aux Etats-Unis, puis revient), malgre les scandales, malgre les periodes de silence. Il a toujours ete lui-meme : le romantique excentrique, le dandy rock francais avec ses lunettes rondes et sa coiffure bouffante, l’homme qui ecrit des melodies imparables et les chante avec une voix qui ne ressemble a personne. Please Love Me de 1966 est le point de depart de cette trajectoire, le premier chapitre d’une histoire qui allait durer tres longtemps.
Ce qui est frappant avec le Polnareff de 1966, c’est aussi l’elegance de ses arrangements. Il travaille avec des arrangeurs qui comprennent ce qu’il cherche : une pop qui soit a la fois aerienne et charnelle, des cordes qui soulignent sans ecraser, des cuivres qui ponctuent sans s’imposer. La production de Barclay Records de l’epoque a une qualite sonore particuliere, un brillant qui est le signe d’une maison de disques qui sait ce qu’elle fait. Et Polnareff tire le meilleur de ce cadre technique, il apporte ses melodies deja abouties et laisse les professionnels du studio les habiller.
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