Mirmydons of Melodrama (Best of 64/66 de 1994)
par The SHANGRI-LAS
Les Shangri-Las et le melodrame au bord du gouffre
Les Shangri-Las ne sont pas un groupe comme les autres. Ce sont quatre filles du Queens, deux paires de soeurs, les Weiss et les Ganser, qui ont enregistre entre 1964 et 1966 une poignee de disques qui ressemblent a des films noirs compresses en deux minutes quarante-cinq. Myrmidons of Melodrama, la compilation sortie en 1994 qui rassemble le meilleur de cette periode, porte un titre que ses auteurs n’auraient jamais pu choisir eux-memes a l’epoque, mais qui dit exactement ce qu’il y a a dire : ce sont des servantes du melodrame, des soldates de l’emotion exacerbee, des filles qui n’ont jamais eu peur d’en faire trop parce qu’en faire trop, c’est precisement ce qu’on leur demandait.
George « Shadow » Morton les produit chez Red Bird Records. Morton est un personnage en soi : il pretend avoir connu les filles par hasard, avoir ecrit « Remember (Walking in the Sand) » en quinze minutes dans une cabine telephonique, avoir convaincu le label de la sortir sans trop y croire lui-meme. Peut-etre. Les genies ont souvent des origines qu’ils mythifient. Ce qui est certain, c’est que Morton a compris quelque chose d’essentiel sur les Shangri-Las : leur force n’est pas dans leurs voix prises individuellement, mais dans le climat qu’elles creent ensemble, dans les parlatos, les soupirs, les questions-reponses, les bruits de motos et de vagues qui ponctuent les chansons.

Leader of the Pack et la democratie du deuil
« Leader of the Pack » est sorti en 1964 et c’est peut-etre le debut de tout. Une fille sort avec le chef d’un gang de motards. Ses parents desapprouvent. Ils rompent. Il part en moto sous la pluie, glisse sur une route mouillee, meurt. Fin. Le tout en deux minutes cinquante. La chanson commence par un dialogue parle entre amies (« Is she really going out with him ? »), incorpore le bruit d’une moto qui demarre et qui vrille, et se termine sur un accord descendant qui ressemble a une chute. C’est du cinema sonore. Hitchcock aurait compris.
Ce qui est remarquable, c’est que cette chanson s’adresse directement aux filles du secondaire americain de 1964, celles qui ont des parents stricts et des reves de rebellion, celles qui trouvent les mauvais garcons fascinants et les bons garcons ennuyeux. Les Shangri-Las ne font pas semblant d’etre au-dessus de tout ca. Elles sont dans le bain, elles vivent ces situations, ou du moins elles les jouent avec une conviction qui efface la frontiere entre le vecu et le performe. Et quand Mary Weiss chante « Look out, look out, look out, look out », puis le silence, puis la voix de ses soeurs « Is she okay ? » / « I’ll never see him again », c’est du melodrame pur, oui, mais du melodrame qui marche.
L’univers sonore de Shadow Morton
La compilation Myrmidons of Melodrama permet d’entendre en un seul endroit l’amplitude de ce que Morton et les Shangri-Las ont cree ensemble. « Remember (Walking in the Sand) » ouvre en arpege de piano et bruits de mouettes. « Give Us Your Blessings » est une tragedie en forme de supplique ou les filles demandent la permission de s’aimer a des parents qui refusent, avant que le couple ne parte en voiture et meure dans un accident. « I Can Never Go Home Anymore » est peut-etre la plus sombre de toutes, une chanson sur la rupture avec la famille, la fille qui part vivre avec son petit ami et dont la mere meurt de chagrin. Voila le territoire des Shangri-Las : l’amour, la mort, la famille, la voiture, la route. Un western moderne en miniature.
Les arrangements de Jeff Barry et Ellie Greenwich (qui ecrivent plusieurs des chansons) et la production de Morton partagent une caracteristique commune : ils ne cherchent pas la subtilite. Les cordes sont dramatiques, les tambours sont theatraux, les bruits d’ambiance sont deliberement intrusifs. C’est une esthetique du trop-plein qui est exactement juste pour ce qu’elle veut dire. On ne murmure pas une tragedie. On l’annonce.
Le groupe fantome
Les Shangri-Las se separent en 1968 sans vraiment l’annoncer. Elles disparaissent presque du jour au lendemain, quatre filles du Queens qui ont traverse deux ans d’une intensite folle et qui repartent dans la vie ordinaire. Mary Weiss, la leader, travaille dans le secteur du mobilier. Les soeurs Ganser ont des vies difficiles. Marge Ganser meurt en 1996. La legende dit que les Shangri-Las n’ont jamais vraiment ete payees correctement pour leurs disques, que Red Bird Records leur doit des redevances qu’elles n’ont jamais vues.
La reconnaissance vient plus tard, comme souvent avec les artistes qui ont ete trop en avance ou trop dans leur moment pour etre vraiment evalues a leur juste valeur en temps reel. Les punk rockers des annees 1970 les citent comme influence. Les Ramones reprennent « Give Him a Great Big Kiss » en concert. Billy Joel dit que les Shangri-Las sont parmi les plus importantes influences de sa carriere de compositeur. Kim Gordon de Sonic Youth, Joan Jett : toutes citent les filles du Queens comme une reference.
En 1994, quand sort cette compilation avec son titre savant et volontairement pompeux, Myrmidons of Melodrama, c’est une maniere de revendiquer quelque chose : que le melodrame n’est pas honteux, qu’il est meme une forme d’art si on le manie avec l’energie et la conviction que ces quatre filles y ont mis. Les myrmidons d’Achille etaient des soldats feroces et loyaux jusqu’a la mort. Les soldats du melodrame des Shangri-Las le sont aussi, a leur facon : feroces dans l’emotion, loyaux a leurs histoires de motos et de plages et de garcons qui meurent trop jeunes. C’est plus qu’assez pour traverser les decennies.
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