There’s a Kind of Hush All Over the World
par HERMAN S HERMITS
There’s a Kind of Hush All Over the World, Herman’s Hermits (1967) : La Douceur Comme Acte Politique
1967. L’année la plus folle du vingtième siècle. Les fleurs dans les fusils, les tambours de guerre au Vietnam, les guitares brûlées à Monterey, la pilule contraceptive qui change le monde, De Gaulle qui bougonne, les étudiants qui lisent Marcuse et rêvent de révolution. Et au milieu de tout ça, Herman’s Hermits sort un album qui s’appelle There’s a Kind of Hush All Over the World. Une sorte de silence règne sur le monde. Le calme au coeur de la tempête. La mélodie sucrée dans un monde qui brûle. Est-ce de la naïveté ? Est-ce de la résistance passive ? Est-ce tout simplement de la bonne musique pop qui ne se prend pas la tête ? Excellente question. Asseyons-nous et examinons.

Herman’s Hermits. Pour ceux qui auraient passé les années soixante dans une grotte, voici les bases. Le groupe est de Manchester, formé en 1963 dans la foulée de la Beatlemania. Leur chanteur, Peter Noone, alias Herman, est un garçon au visage de chérubin, aux dents étincelantes, au sourire irrésistible. Il a seize ans quand le groupe perce. Seize ans. Il chante avec la voix d’un ange et le sourire d’un vendeur de bonbons. Les filles américaines sont folles de lui. Ed Sullivan l’invite sur son show. MGM Records signe le groupe aux États-Unis. Et les disques se vendent par millions.
Ce qui est fascinant avec Herman’s Hermits, et qu’on oublie trop souvent dans la réécriture rock-snob de l’histoire de la British Invasion, c’est qu’ils ont produit une musique pop d’une qualité réelle. Pas profonde, certes. Pas subversive. Pas révolutionnaire. Mais bien fichue, bien produite, bien chantée, et souvent terriblement attachante. Leur producteur, Mickie Most, est l’un des grands architectes du son pop britannique des années soixante. Il travaille aussi avec les Animals, avec Donovan, avec Lulu. Il sait faire des disques. Et il fait de bons disques avec Herman’s Hermits.
« On nous a toujours pris pour des idiots souriants. Mais on vendait plus de disques que la plupart de nos critiques. Ca ne doit pas être un hasard. », Peter Noone, interview Rolling Stone, 1975
La chanson-titre, There’s a Kind of Hush, n’est pas une composition originale du groupe. Elle est écrite par Geoff Stephens et Les Reed, deux professionnels de la chanson pop, deux artisans du tube. Geoff Stephens est notamment l’auteur de Winchester Cathedral, le grand succès des New Vaudeville Band la même année. C’est une chanson construite avec une précision chirurgicale pour être immédiatement mémorable, immédiatement chantable, immédiatement vendeuse. L’intro de flûte, la mélodie en forme de comptine, le refrain qui monte naturellement, tout est parfait dans sa catégorie. Et Peter Noone la chante avec un charme sincère qui la rend presque irrésistible.
Fun fact délicieux : Herman’s Hermits a vendu plus de disques aux États-Unis en 1965 que les Beatles. Une seule année, certes, et la concurrence était alors surtout entre groupes britanniques, mais quand même. Le chiffre dit quelque chose. Il dit que la pop la plus accessible, la plus immédiatement séduisante, peut momentanément dépasser même les géants. La machine à tubes peut accidentellement produire de l’or pur.
L’album en lui-même est un voyage dans la meilleure tradition de la pop anglaise de l’époque. Il y a des reprises, il y a des compositions originales, il y a des ballades et des morceaux plus enlevés. Museum est une curiosité psychédélique légère, preuve que même Herman’s Hermits ne peut pas complètement résister à l’air du temps. Last Bus Home est un petit bijou de pop narrative, une history-song sur le retour du soir qui doit beaucoup aux Kinks de Ray Davies. Sleepy Joe est un blues comique burlesque qui annonce la tendance british vers l’humour musical, celle qui produira les Bonzo Dog Band et plus tard les Monty Python.
Il faut parler de Peter Noone un peu plus longuement parce qu’il est le coeur de tout ça. Peter Noone est né à Manchester en 1947. A seize ans, il joue dans le groupe local qui deviendra Herman’s Hermits. A dix-sept ans, il est une star internationale. Son secret, c’est une qualité rare dans le rock : la sincérité absolue dans la légèreté. Il ne fait pas semblant d’être profond. Il ne prétend pas à une signification qu’il n’a pas. Il chante des chansons d’amour et de tendresse avec une conviction totale, et ça s’entend. C’est ce qui fait la différence entre un tube oubliable et un tube qui survit.
Car There’s a Kind of Hush survit. Elle est partout dans la culture. Elle apparaît dans des films, dans des séries, dans des publicités. Les Carpenters en feront une reprise en 1976, plus douce encore que l’originale, et cette version sera elle aussi un succès mondial. La mélodie est indestructible. Elle porte en elle quelque chose d’universel, cette promesse d’un moment suspendu hors du temps, ce silence amoureux qui précède le baiser, cette bulle de paix dans le chaos du monde.
Est-ce que There’s a Kind of Hush All Over the World est un grand album ? Non, honnêtement, pas dans le sens où Are You Experienced est un grand album. Mais il est bon. Il est sincère. Il est bien fait. Et en 1967, au milieu de l’explosion psychédélique et des expérimentations soniques, il représente quelque chose d’important : la preuve que la pop simple et directe, quand elle est bien faite, a sa propre légitimité. Que le plaisir immédiat est aussi une valeur artistique. Que la mélodie mémorable est une forme d’intelligence. Herman’s Hermits ne révolutionne pas la musique. Ils la servent avec honnêteté et professionnalisme. Et parfois, c’est exactement ce dont on a besoin.
Dans ce monde de 1967 qui brûle et qui expérimente, Herman’s Hermits est la fenêtre entrouverte sur un jardin paisible. Vous pouvez la fermer si vous voulez. Moi, je la laisse ouverte. Le silence dont parle la chanson, ce silence amoureux et tendre, on en a tous besoin de temps en temps.
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