Quand deux Parisiens ont rhabillé la pop française pour l’hiver
Souvenez-vous de 1986. La variété hexagonale ronronnait sa petite soupe synthétique, et puis voilà que débarquent ces deux-là, Catherine Ringer et Fred Chichin, alias Les Rita Mitsouko, avec un deuxième album au titre faussement débile : « The No Comprendo ». Un anglais bancal, un clin d’oeil à l’incompréhension, une provocation polie. Et derrière la blague potache, une bombe. Sorti le 20 septembre 1986 chez Virgin, ce disque ne ressemblait à rien de ce qui se faisait alors, et accessoirement il allait rafler le titre d’Album de l’année aux Victoires de la Musique 1987. Pas mal pour un couple d’allumés qui jouaient au cirque sur scène.
Parce qu’il faut bien le dire : avant les Rita, la pop française avait honte d’elle-même. Eux non. Eux assumaient le baroque, le cuivre, le clown triste, la robe à froufrous et la guitare qui mord. Ringer chantait comme une diva qui aurait grandi au music-hall et fini dans un squat punk, Chichin bricolait des riffs secs comme des claques. Ensemble, ils inventaient une chose qu’on n’avait pas vraiment de nom pour décrire : de la pop savante déguisée en fête foraine.
Tony Visconti, le sorcier de Bowie, descend dans l’arène
Et puis il y a le coup de génie du casting. Pour produire cet album, le duo va chercher Tony Visconti. Oui, LE Tony Visconti, l’homme qui a façonné le son de David Bowie sur la trilogie berlinoise, le type derrière « Heroes » et T. Rex. Autant dire qu’on ne fait pas venir un mec pareil pour rigoler. Visconti ne s’est d’ailleurs pas contenté de tourner les boutons : il a carrément mis les mains dans le cambouis, jouant de la basse, de la contrebasse, du violon, du violoncelle, de la batterie et de la guitare au fil des morceaux. C’est la première de deux collaborations entre les Rita et l’Américain, et ça s’entend : le disque sonne large, profond, avec ce grain analogique qui transforme une chanson pop en cathédrale de poche.
Le mariage est improbable et c’est exactement pour ça qu’il fonctionne. Visconti apporte la rigueur du studio anglais (une partie de l’album est mixée au Good Earth de Londres, sa propre boutique), les Rita apportent le chaos, le grain de folie, le refus de la ligne droite. Résultat : un album qui ne vieillit pas, parce qu’il n’a jamais cherché à être à la mode.
« Andy », « C’est comme ça » : deux tubes, deux uppercuts
Le premier single, « Andy », sort en juin 1986 et grimpe jusqu’à la 19e place des charts français. Détail qui tue : il s’accroche aussi à la 11e place du classement dance américain, ce qui pour un titre chanté en français relève quasiment du miracle. Le morceau est un hommage à Andy Warhol, le pape du pop art, ce qui tombe sous le sens : qui d’autre que les Rita, esthètes du toc sublimé et du clinquant assumé, pouvaient saluer l’inventeur de la soupe Campbell en tableau ? Ringer y susurre son « Dis-moi oui Andy » avec une gourmandise de chatte repue. Du grand art déguisé en comptine.
Mais le coup de massue, le vrai, c’est « C’est comme ça ». Sorti en novembre 1986, le titre atteint la 10e place en France et devient l’hymne increvable du groupe, celui que tout le monde connaît même sans savoir d’où il vient. Une rythmique qui galope, un refrain qu’on hurle sous la douche, et ce fatalisme rigolard (« c’est comme ça ») qui résume toute la philosophie maison : la vie est absurde, alors autant danser dessus. Le clip, signé Jean-Baptiste Mondino, est entré dans la légende et a décroché le prix de la meilleure vidéo aux Victoires 1987. Mondino filmant les Rita, c’était la rencontre de deux génies du visuel français : ça ne pouvait que faire des étincelles.
Un troisième single, « Les Histoires d’A. », paraîtra en juin 1987 sans accrocher les charts, mais qu’importe : le disque tournait déjà partout, dans les chambres d’ado comme dans les soirées branchées. Les Rita avaient gagné leur pari le plus fou : être à la fois populaires et exigeants. En France, à cette époque, c’était presque interdit par la loi.
Pourquoi « The No Comprendo » reste un sommet
Quarante ans bientôt, et le disque tient toujours debout, droit dans ses bottes à paillettes. Parce que les Rita Mitsouko n’ont jamais fait de la pop pour faire joli : ils faisaient de la pop pour secouer le cocotier, mélangeant new wave, rock, synthé et cabaret avec une gourmandise insolente. Catherine Ringer y impose une voix de tragédienne foraine, Fred Chichin y tisse des arrangements d’orfèvre déguisés en gamins turbulents. C’est baroque, c’est déjanté, c’est follement intelligent sans jamais se la péter.
Si vous croisez ce vinyle dans un bac, ne réfléchissez pas trois secondes. Ramassez-le. « The No Comprendo », c’est le moment précis où la pop française a cessé d’avoir honte et a décidé de mettre des plumes, du rouge à lèvres et un producteur de Bowie pour conquérir le monde. Mission accomplie. Et ça, mes amis, c’est comme ça.
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