1973 Album

Le cimetière des arlequins

par ANGE

4,0
Sortie 1973
Artiste ANGE

Il existe dans l’histoire du rock français quelques moments ou des musiciens ont su produire quelque chose qui n’empruntait rien a personne et qui sonnait entièrement juste. Le cimetière des arlequins, deuxième album d’Ange, est l’un de ces moments. En 1973, pendant que le rock progressif britannique monopolisait l’attention internationale, un groupe de Troyes créait dans une relative discrétion une musique qui avait toute l’ambition et toute la sophistication du genre, mais dans une langue et avec des références culturelles entièrement françaises.

Christian Décamps, le fondateur, chanteur et compositeur principal d’Ange, est une figure fascinante du rock français. Sa voix – un ténor lyrique avec une expressivité dramatique qui oscille entre le rococo et le tragique – est l’instrument central de toute la musique du groupe. Décamps chante comme un acteur de théâtre jouerait Molière : avec conscience de chaque syllabe, avec un sens du timing qui appartient autant a la comédie qu’a la musique. Et les textes qu’il écrit méritent d’être considérés comme de la poésie – pas de la poésie facile, mais de la poésie qui joue avec les références a la commedia dell’arte, au théâtre de la cruauté, aux symbolistes français.

Le cimetière des arlequins en titre est une suite conceptuelle qui raconte l’histoire d’un arlequin – personnage de la commedia dell’arte, cet acteur au masque bicolore dont la vocation est de faire rire mais dont la vie peut être tragique – qui se retrouve dans un cimetière avec ses semblables. C’est une métaphore du destin des artistes, de ceux qui jouent la comédie pour survivre et qui meurent peut-etre de ne pas pouvoir être eux-memes. Cette thématique avait des résonances profondes pour un groupe de rock français en 1973 : être artiste en France a cette époque, dans un paysage culturel qui regardait vers l’Angleterre et l’Amérique pour ses références, c’était aussi une forme de masque.

La musique d’Ange emprunte au rock progressif britannique ses structures – les longues suites, les arrangements complexes, les changements de tempo et de métrique – mais les habite avec une sensibilité et des sonorités qui n’appartiennent qu’a la France. Les flutes et les hautbois évoquent la musique baroque française. Les textes font référence a Ronsard et a Villon. Le sens du grotesque et du surréalisme dans les paroles de Décamps renvoie a une tradition française qui va d’Alfred Jarry a Boris Vian.

Francis Décamps, le frère de Christian, aux claviers, est le partenaire essentiel de cette aventure. Ses arrangements d’orgue, de piano et de synthétiseurs créent les textures sonores sur lesquelles les histoires de Christian prennent vie. Les deux frères ont une complicité musicale qui se manifeste dans chaque chanson : Francis sait exactement comment soutenir et amplifier ce que Christian veut exprimer, et Christian écrit des mélodies qui exploitent au maximum les ressources harmoniques que Francis peut déployer.

Ange a connu un succès considérable en France dans les années soixante-dix, remplissant l’Olympia et vendant des albums qui se comptaient en centaines de milliers. Cette popularité n’est pas a l’échelle internationale de Yes ou de Genesis, mais elle est réelle et durable. Il y a en France un public qui n’a jamais cessé d’aimer Ange, qui revient régulièrement a leurs albums des grandes années avec la fidélité qu’on réserve aux artistes qui ont dit quelque chose de vrai sur votre expérience.

Le cimetière des arlequins est l’album ou Ange est le plus lui-meme, le plus original, le plus irremplaçable. C’est la preuve que le rock progressif pouvait être fait en français, avec des références culturelles françaises, sans rien devoir a personne et sans chercher a plaire a un public international. C’est du rock qui assume totalement d’être français, et qui tire de cette assomption une grandeur qui lui est entièrement propre.

Christian Décamps a fondé Ange en 1969, mais le groupe n’a trouvé sa configuration définitive qu’au début des années soixante-dix. Aux côtés des frères Décamps, Daniel Haas a la basse et Jean-Michel Brézovar a la guitare forment la formation qui va produire les grands albums : Caricatures (1972), Le cimetière des arlequins (1973) et Au-dela du délire (1974). Ces trois albums constituent le coeur de la discographie d’Ange, la trilogie sur laquelle repose toute leur réputation.

Le spectacle live d’Ange était particulièrement remarquable dans cette période. Christian Décamps était un showman de théâtre, avec des costumes et des mises en scène qui transformaient les concerts en véritables spectacles. Il y avait des costumes d’arlequin, des références visuelles a la commedia dell’arte, des moments de comédie et de tragédie mêlés qui correspondaient exactement aux thématiques de leurs albums. Cette dimension théâtrale était inséparable de la musique – on ne pouvait pas vraiment comprendre Ange en n’écoutant que les disques sans imaginer la mise en scène.

Le cimetière des arlequins a été enregistré pour Philips, et la qualité de la production montre ce que le budget d’un grand label pouvait faire pour un groupe de cette envergure. Les orchestrations sont soignées, la prise de son respecte les nuances des arrangements, et le mixage final rend justice a l’ambition de la musique. Ange n’était pas un groupe de garage qui enregistrait en une semaine : c’était un groupe qui avait une vision artistique précise et les moyens de la réaliser.

Sur X : @AngeOfficiel

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