1969 Album

Comme à la radio

par Brigitte FONTAINE

4,0
Sortie 1969
Genres expérimental

Comme a la radio, Brigitte Fontaine (1969) : le choc des mondes

Il y a des disques qui arrivent de nulle part et qui changent tout. Comme a la radio de Brigitte Fontaine, enregistre avec l’Art Ensemble of Chicago et Areski Belkacem, sorti en 1969 sur le label Saravah, est un de ces disques. Rien ne le prepare, rien ne l’annonce, rien ne lui ressemble dans le paysage musical francais de son epoque. Brigitte Fontaine, chanteuse, actrice, auteure, nee en Bretagne en 1939, avait deja sorti plusieurs albums de chanson francaise d’une irreverence et d’une liberte de ton qui la distinguaient nettement de ses contemporaines. Mais rien de ce qu’elle avait fait jusque-la ne laissait deviner cet album. Un album qui pose les bases d’une musique entierement nouvelle : la rencontre entre la tradition de la chanson francaise, dans ce qu’elle a de plus litteraire et de plus surreell, et le free jazz americain dans ce qu’il a de plus radical et de plus subversif. Le resultat est un objet sonore unique dans l’histoire de la musique francaise.

L’Art Ensemble of Chicago est, en 1969, le groupe de jazz le plus avant-gardiste de sa generation. Forme par des musiciens issus du mouvement AACM (Association for the Advancement of Creative Musicians) de Chicago, il pratique ce que ses membres appellent la « grande musique noire », une musique qui embrasse toute l’histoire du jazz, du blues et de la musique africaine dans une synthese libre et explosive. Lester Bowie a la trompette, Malachi Favors a la basse, Joseph Jarman et Roscoe Mitchell aux saxophones et multiples instruments : ces musiciens jouent avec une liberte et une creativity qui ne connaissent aucune limite conventionnelle. Ils sont a Paris en 1969, en residence de travail, quand ils rencontrent Brigitte Fontaine. La rencontre est immediatement feconde. Ce qu’ils vont enregistrer ensemble est quelque chose que personne n’a encore fait et que personne ne refera exactement de la meme facon.

Pochette Comme a la radio Brigitte Fontaine 1969

L’avant-garde comme acte de vie

« Comme a la radio », la chanson titre, est une experience sonore de sept minutes qui dejoue tous les codes de la chanson populaire. La voix de Fontaine, parlante autant que chantante, enonçe des textes d’une densite poetique qui oscillent entre l’absurde et le poignant, le politique et l’intime, le reel et le fantastique. La musique de l’Art Ensemble envelope ces mots avec une liberte totale, respondant a l’humeur du texte plutot qu’a une structure harmonique predefinie. Il y a des moments de silence, des moments d’explosion sonore, des moments de beaute melodique inattendue. C’est une musique qui respire, qui pense, qui refuse de se laisser mettre en cage dans un format ou une categorie.

Areski Belkacem, musicien et compagnon de vie de Fontaine, joue un role essentiel dans la conception et l’interpretation de l’album. Sa voix, grave et chaude, dialogue avec celle de Fontaine dans plusieurs morceaux, creant une polarite masculine-feminine qui est aussi une polarite Est-Ouest, tradition-modernite, parole-silence. Areski est le contrepoids de Brigitte : la ou elle est volatile, fragmentaire, surreelle, il est solide, rhythmique, ancre dans une culture musicale qui vient d’ailleurs. Ensemble, ils forment un couple artistique d’une complementarite rare.

Comme a la radio ne se vend pas beaucoup en 1969. Il est trop etrange, trop exigeant, trop radicalement different de tout ce que la radio et les medias peuvent promouvoir ou meme comprendre. Mais il circule, discreetement, d’une main a l’autre, parmi les musiciens, les poetes, les artistes qui reconnaissent immediatement en lui quelque chose d’essentiel et d’irreductible. Jean-Luc Godard l’aimera. Jacques Tati l’ecoutera en boucle. Des decennies plus tard, il sera elu l’un des albums les plus importants de la musique francaise du XXe siecle par des critiques et des musiciens de toutes les generations et de tous les genres. Son influence est presente dans la variete francaise experimentale, dans le rap francais d’avant-garde, dans l’electroacoustique, dans tout ce que la musique francaise a produit de plus libre et de plus courageux depuis cinquante ans.

La place de Comme a la radio dans l’histoire de la musique francaise est encore plus singuliere quand on considere ce qui se passe dans le reste du paysage musical en 1969. La chanson francaise dominante est celle de Michel Sardou, de Mireille Mathieu, des varietes qui cherchent a occuper le terrain laisse par la dissolution progressive des grands auteurs de la generation precedente. C’est un moment de transition, d’incertitude, ou la chanson francaise cherche ses nouveaux reperes. Dans ce contexte, l’album de Brigitte Fontaine arrive comme un message venu d’une autre planete, une demonstration que la chanson francaise peut aller ailleurs, peut se mesurer aux avant-gardes americaines et africaines, peut etre radicale et poetique en meme temps. L’impact direct est limite : pas de radio, pas de television, pas de maisons de disques interessees par ce qui ne ressemble a rien de ce qu’elles connaissent. Mais l’impact a long terme est immense. Tous les artistes francais qui ont voulu faire quelque chose d’ambitieux et d’original depuis lors savent que Brigitte Fontaine et l’Art Ensemble of Chicago ont ouvert la voie, ont montre que c’etait possible, ont donne la permission d’aller la ou personne n’etait encore alle.

« Brigitte Fontaine a invente quelque chose avec cet album : une facon d’etre libre en francais, de chanter et de parler sans les contraintes de la chanson, avec la seule contrainte de la verite. » (Serge Gainsbourg)

La note des passionnés

4,0 /5

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