Il y a un avant et un après Trout Mask Replica. Sorti en juin 1969, ce double album de Captain Beefheart and His Magic Band est l’objet musical le plus déconcertant, le plus exigeant, le plus incompréhensible , et finalement le plus génial, le plus libérateur, le plus nécessaire , que le rock ait jamais produit. Dire qu’il « change » la musique serait insuffisant, approximatif, presque timide. Il redéfinit ce que la musique peut être et peut faire. Il repousse les murs de la pièce jusqu’à ce que la pièce n’existe plus.

Don Van Vliet, alias Captain Beefheart, est né à Glendale, Californie, en 1941. Enfant prodige de la sculpture, il refuse une bourse pour étudier à l’université d’art européenne parce que sa mère pense que l’Europe, c’est loin. Il devient musicien par dépit, peut-être, mais aussi par vocation profonde , il entend dans la musique quelque chose que personne d’autre n’entend encore. Sa formation musicale est inversée, paradoxale : il commence par la vision, puis impose cette vision à des musiciens infiniment plus téchniques que lui. Les membres du Magic Band , Zoot Horn Rollo (Bill Harkleroad) à la guitare, Rockette Morton (Mark Boston) à la basse, The Mascara Snake (Victor Hayden) à la clarinette basse, Drumbo (John French) à la batterie, Antennae Jimmy Semens (Jeff Cotton) à l’autre guitare , ont passé des mois dans une maison de San Fernando Valley, pratiquement coupés du monde extérieur, à apprendre leurs parties sous la direction tyrannique et visionnaire d’un leader qui dormait le jour et composait la nuit.

Les partitions de Trout Mask Replica n’ont aucune logique tonale ou rythmique conventionnelle. Deux guitaristes jouent simultanément en polyrhythmes différents , 3 contre 4, 5 contre 7, 11 contre 9 , créant des textures qui semblent chaotiques mais sont en réalité d’une précision mathématique absolue. La basse de Rockette Morton plonge dans des espaces harmoniques qui n’existent dans aucun traité connu. Drumbo bat sa caisse comme s’il avait inventé une nouvelle façon de percevoir le temps , pas la mesure binaire du rock, pas le swing ternaire du jazz, mais quelque chose d’autre, d’ancien, de tribal et de futuriste à la fois.

La voix de Beefheart est un instrument à part entière , une basse de blues qui peut monter vers le cri et descendre vers le grognement, qui improvise sur ses propres mots comme Dizzy Gillespie improvise sur les standards, qui chante en métriques décalées par rapport aux instruments comme si deux temporalités différentes occupaient le même espace sonore. Sur « Ella Guru », sur « Hair Pie: Bake 1 », sur « When Big Joan Sets Up », on a l’impression d’entendre quelqu’un qui a inventé son propre langage et le parle couramment, avec l’aisance de celui qui ne connaît pas d’autre langue.

Frank Zappa produit l’album. Ami de Beefheart depuis leurs années lycée à Lancaster, Californie, où ils vivaient dans la même rue et partageaient une passion pour Edgard Varèse et Howlin’ Wolf, Zappa est l’un des rares êtres humains capables de comprendre ce que Beefheart veut faire , et surtout, de lui donner les outils pour le faire sans le domestiquer. La production est délibérément brute, presque lo-fi à certains moments, enregistrée en conditions proches du live dans la maison même où le groupe répétait. Pas d’overdubs soigneux, pas de corrections numérisées. Ce qui est joué est enregistré, avec toute son aspérité.

Les paroles méritent un essai en elles-mêmes. Beefheart écrit de la poésie beat-surréaliste, des images qui surgissent sans logique apparente mais portent une logique émotionnelle et sensorielle profonde. « The Mascara Snake » commence par : « Fast and bulbous. Tight also. » Deux mots, « fast and bulbous », qui n’ont aucun sens ensemble dans la langue ordinaire mais créent une image mentale immédiate et totalement inoubliable , une forme, un mouvement, une sensation physique. John Lennon disait de Beefheart qu’il était « le seul à l’avoir vraiment époustouflé » musicalement. Tom Waits a cité Beefheart comme la raison principale pour laquelle il avait décidé de cesser de faire de la musique « normale ».

L’accueil initial est catastrophique dans les standards commerciaux. Les distributeurs refusent de toucher au disque. La presse est partagée entre l’admiration terrifiée et l’incompréhension totale. Le public, habitué aux hippies californiens de Haight-Ashbury et aux bluesmen texans du Fillmore, ne sait pas quoi faire de ce délire polyrythmique en double vinyl. Seul John Peel, la grande oreille de BBC Radio 1, défend l’album avec une conviction absolue dès le premier jour, le passant régulièrement en rotation et écrivant à son sujet avec une enthousiasme presque scandalisé par sa propre intensité.

Les décennies passent et la réputation de Trout Mask Replica ne cesse de croître, comme le vin des grandes années. Tom Waits cite Beefheart comme influence première. Beck s’en revendique directement dans sa façon d’associer l’absurde et le groove. PJ Harvey a grandi avec ce disque dans le Yorkshire. Dans presque tous les palmarès des « albums les plus importants du XXe siècle » , Rolling Stone, Wire, NME, Wire , Trout Mask Replica figure invariablement dans les vingt premiers.

Sur X : @captainbeefheart

Il y a un moment , peut-être à la dixième écoute, peut-être à la trentième, peut-être un mardi matin en faisant la vaisselle sans même y penser , où quelque chose se déplace dans le cerveau de l’auditeur. Ce qui semblait être du bruit révèle une architecture. Ce qui ressemblait à des erreurs révèle des intentions précises. Et soudain, d’un coup, l’album s’ouvre comme un poing qui se détend et on comprend que Beefheart avait raison depuis le début , que c’est nous qui écoutions mal, pas lui qui jouait mal.

Trout Mask Replica est la preuve que l’art peut aller beaucoup plus loin que ce qu’on croyait possible. Que les règles musicales ne sont que des conventions partagées, et que les conventions peuvent être incendiées sans que la musique brûle avec elles. C’est un acte de liberté absolue habillé en double album de blues halluciné enregistré dans une maison californienne par un homme qui portait le nom d’un capitaine et un masque de truite. Et c’est l’une des choses les plus importantes jamais pressées sur vinyl.

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Trout Mask Replica