1967 Album

Safe As Milk

par CAPTAIN BEEFHEART

4,0
Sortie 1967
Genres blues rock

Captain Beefheart, Safe As Milk (1967): Le génie martien atterrit à Cucamonga

Il y a des premières rencontres qui changent une vie. Moi, j’ai rencontré Safe As Milk de Captain Beefheart à l’âge de seize ans dans le bac des occasions d’un disquaire de province, entre un James Brown live et un Hendrix griffonné au stylo bille. J’ai regardé cette pochette pendant cinq minutes: un type avec un chapeau de cow-boy psychédélique, un regard d’alien satisfait de son déguisement humain. J’ai acheté le disque sans savoir ce que c’était. Ma vie n’a plus jamais été pareille. Et ça, croyez-moi, c’est la définition exacte de ce que doit être la musique.

Don Van Vliet, alias Captain Beefheart, est né à Glendale, Californie, en 1941. Enfant prodige de la sculpture sur argile, il refusa une bourse en Europe sur les conseils de ses parents et se tourna vers la musique. Son voisin de Sacramento s’appelait Frank Zappa. Ce détail géographique est fondamental: deux génies inadaptés dans la même banlieue californienne des années 50, deux futurs déflagrations du rock américain, qui jouaient ensemble dans le garage familial et se juraient mutuellement de ne jamais faire de concessions. Ils ont tenu parole tous les deux, et le monde musical n’a plus jamais été le même.

La voix comme instrument de torture sublime

Safe As Milk, sorti en janvier 1967 sur Buddah Records, est le premier album de Beefheart et de son Magic Band, et c’est un choc sonore comme il en arrive très rarement. La voix de Beefheart est une chose inouïe: un baryton qui descend dans des graves impossibles, un rugissement contrôlé qui évoque à la fois Howlin’ Wolf, un mécanisme de boîte à musique cassée et une sirène d’alarme incendie qui aurait décidé de faire du blues. On raconte que Beefheart pouvait chanter en même temps sur quatre octaves différentes. On raconte aussi qu’il n’avait aucune formation musicale formelle et composait ses morceaux en les chantant ou en les frappant sur des casseroles. On raconte tellement de choses sur Beefheart qu’il est difficile de séparer le mythe de la réalité, et lui-même se plaisait à brouiller les pistes.

« Je ne fais pas de musique. Je fais de la peinture avec du son. La différence, c’est que la peinture reste sur la toile et la musique s’évapore dans l’air. C’est pour ça qu’elle est plus pure. » , Captain Beefheart

Le Magic Band de 1967 est une formation extraordinaire. Il y a notamment Ry Cooder, oui, CE Ry Cooder, qui n’a pas encore vingt ans et qui joue une guitare slide d’une précision clinique et d’une expressivité stupéfiante. Son travail sur Electricity, le morceau d’ouverture, est un cours de guitare blues en deux minutes et demie. La légende dit que Beefheart et Cooder se sont violemment disputés durant les sessions et que Cooder est parti avant la fin de l’enregistrement. La légende dit vrai. Mais les traces laissées par Cooder sur le disque sont indélébiles.

Le blues comme tremplin vers l’inconnu

Safe As Milk part du blues, mais s’en échappe constamment, comme un cheval qu’on essaie d’enfermer dans un corral trop petit. Sure ‘Nuff ‘n Yes I Do est du pur boogie delta, mais avec quelque chose d’irréductiblement bizarre dans les syncopes rythmiques. Zig Zag Wanderer est un rock’n’roll tordu, asymétrique, qui semble joué par des musiciens qui ont compris les règles du genre et décidé de les appliquer légèrement de travers pour voir ce qui se passe. Yellow Brick Road préfigure les expériences les plus radicales de Trout Mask Replica deux ans plus tard.

Le morceau le plus célèbre de l’album, Dropout Boogie, est une satire acide du système éducatif américain jouée avec une joie provocatrice. Beefheart n’avait que mépris pour les institutions, les conventions, les chemins tracés. « Safe As Milk » comme titre, c’est évidemment une blague, une provocation ironique: ce disque est tout sauf sûr comme du lait. C’est un verre de vitriol servi dans une tasse en porcelaine rose.

L’échec commercial comme badge d’honneur

L’album ne s’est pas vendu. Enfin, pas au sens où les majors entendent ce terme. Pas de hit single, pas de passage en rotation radio, pas de clip (on n’appelait pas encore ça comme ça en 1967, mais vous voyez l’idée). Beefheart était trop étrange pour le grand public, pas assez folk pour les hippies de Greenwich Village, pas assez psychédélique pour San Francisco, pas assez blues pour les puristes du Delta. Il était trop Beefheart, ce qui est une catégorie à part entière.

Mais les musiciens, eux, savaient. Tom Waits a confessé une dette immense envers Beefheart. PJ Harvey écoute Safe As Milk comme d’autres lisent la Bible. Les White Stripes ont repris son vocabulaire sonore. Beck est son héritier direct. John Lennon était fan. Keith Moon avait l’album en double exemplaire pour le cas où l’un se raye. Frank Zappa, bien sûr, produira le chef-d’oeuvre suivant de Beefheart, Trout Mask Replica, en 1969, l’oeuvre qui transformera définitivement Beefheart en mythe vivant.

Le fun fact le plus délicieux: Beefheart avait soumis l’album à plusieurs labels avant Buddah, et tous l’avaient refusé. L’un des directeurs artistiques, après l’écoute, aurait déclaré que ça ressemblait à « un homme qui essaie de chanter tout en étant attaqué par des abeilles ». C’était un compliment, même si l’homme ne le savait pas.

Don Van Vliet abandonnera la musique en 1982 pour se consacrer exclusivement à la peinture, sa passion première. Ses tableaux se vendent aujourd’hui dans les six chiffres dans les galeries new-yorkaises. Il est mort en 2010 d’une sclérose en plaques. Mais Safe As Milk est toujours là, vibrant, bizarre, incomparable, aussi déroutant et libérateur qu’en 1967. Certains disques vieillissent. Celui-là, lui, ne prend pas d’âge parce qu’il n’avait déjà pas d’âge en sortant. C’est de la musique venue d’un autre espace-temps, et on a bien de la chance qu’elle soit tombée sur notre planète.

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