Sortie 1970

Gérard Manset est peut-être l’artiste le plus mystérieux et le plus inclassable de toute la chanson française. Depuis son apparition en 1968 avec Il Voyage en Solitaire, cet homme qui ne se montre jamais, qui refuse les interviews, qui n’apparaît pas à la télévision, qui ne fait pas de concerts , ou très rarement , produit des albums d’une beauté et d’une originalité qui ont influencé des générations de musiciens français sans jamais connaître la popularité commerciale qu’une exposition médiatique normale lui aurait peut-être value.

La Mort d’Orion, sorti en 1970, est son deuxième album , et peut-être celui qui définit le mieux ce qui rend sa musique unique. C’est une musique de chambre rock, orchestrée avec une richesse et une précision qui n’appartiennent qu’à lui, chantée d’une voix qui oscille entre douceur hypnotique et intensité dramatique, sur des textes qui voyagent entre poésie cosmologique, métaphore mythologique et observation du monde contemporain.

Orion , la constellation, le chasseur de la mythologie grecque , est le thème central de l’album. Mais ce thème n’est pas un prétexte pédagogique ni une illustration poétique , c’est un territoire imaginaire que Manset habite avec la conviction d’un poète pour qui les mythes sont des façons de dire des choses vraies sur l’existence humaine que le langage ordinaire ne peut pas exprimer.

Les arrangements de l’album sont d’une sophistication orchestrale remarquable , cordes, vents, cuivres, percussions, guitares électriques et acoustiques coexistent dans un espace sonore d’une grande richesse. Cette richesse n’est jamais écrasante , chaque instrument a sa place et sa fonction dans l’économie de l’arrangement, et le résultat est une musique dense mais respirante.

La voix de Manset est un instrument en elle-même , d’une texture particulière, légèrement voilée, avec une façon de phraser les mots qui donne à la langue française une musicalité qu’on n’entend pas souvent dans la chanson française conventionnelle. Cette musicalité de la langue, que Manset traite avec la même attention qu’un compositeur de lieder, est une des marques de son art.

L’influence de Manset sur les musiciens français des générations suivantes est immense et souvent citée. Alain Bashung , qui sera le plus grand artiste de la chanson française des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix , l’a toujours cité comme une influence majeure. Des groupes de rock progressif français des années soixante-dix y voient une forme de pop orchestrale sophistiquée qui leur montre ce que la musique française peut accomplir quand elle ne s’abaisse pas aux conventions commerciales.

Manset n’a jamais cherché la célébrité , ses rares apparitions publiques, ses albums espacés, son refus catégorique de la promotion médiatique sont une façon de dire que la musique seule compte, que l’artiste est un intermédiaire entre l’oeuvre et l’auditeur et non une star à adorer. Cette philosophie, qui contraste avec le spectacle du rock contemporain, lui a attiré une fidélité extraordinaire de la part des auditeurs qui l’ont découvert.

Sur X : @gerardmanset

Chaque album de Manset est un événement dans le cercle de ses fans , attendu, commenté, débattu. La longue discographie qu’il a construite depuis 1968 forme un corpus cohérent d’une richesse insolite, où chaque album est à la fois différent des autres et reconnaissable comme un Manset. Cette cohérence dans la diversité est la marque des grands artistes qui ont trouvé leur voix propre et ne s’en départissent plus.

La Mort d’Orion reste son album le plus vénéré , celui auquel les connaisseurs reviennent le plus souvent, celui qui définit le mieux l’univers particulier de Manset. Une déambulation hypnotique dans un espace sonore unique.

La biographie de Manset est aussi mystérieuse que sa musique. On sait peu de choses sur sa vie privée , il le veut ainsi. Ce qu’on sait est qu’il a grandi à Paris, qu’il a commencé à enregistrer en 1968, qu’il vit retiré et produit ses albums selon son seul calendrier intérieur. Cette biographie lacunaire est une décision artistique : il veut que l’oeuvre parle seule, sans le parasite de la personnalité publique.

Les repères musicaux de Manset sont difficiles à identifier avec précision , il n’a jamais vraiment cité d’influences, et sa musique ne ressemble clairement à aucun autre artiste. On peut entendre des échos de la chanson française de qualité (Ferré, Brel dans leur dimension orchestrale), du rock progressif britannique, de la musique de film française. Mais tous ces échos sont si transformés qu’ils ne constituent pas vraiment des influences au sens habituel du terme.

L’album « Il Voyage en Solitaire » , sorti en 1968, deux ans avant La Mort d’Orion , est le point de départ de l’oeuvre de Manset. Sa connexion avec la tradition de la chanson française de qualité (Moustaki, Brel) est plus directe que sur La Mort d’Orion, où l’originalité de Manset s’affirme de façon plus radicale. La progression entre les deux albums est celle d’un artiste qui trouve rapidement sa voix propre.

L’album « Manset » de 1973 , son troisième , sera son chef-d’oeuvre reconnu par la majorité des critiques, avec sa suite de chansons d’une beauté et d’une cohérence incomparables. Mais La Mort d’Orion reste la première grande déclaration artistique de Manset , le moment où sa voix propre s’est affirmée de façon irrévocable.

La fidélité des fans de Manset , qui attendent parfois des années entre deux albums , est une des loyautés les plus remarquables de la musique française. Ces auditeurs savent qu’un Manset vaut l’attente, que chaque album sera différent des précédents mais reconnaissable comme le sien, et que la qualité ne sera jamais sacrifiée à la vitesse de production.

— Discographie —

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La Mort d´Orion