Sweet Smoke. New York, puis Hamburg, puis Berlin, 1970. Un groupe americain qui a traverse l’Atlantique et trouve en Allemagne un public que son propre pays n’avait pas su lui offrir. « Just a Poke » est leur unique album studio, un disque de jam psychedelique d’une duree et d’une ambition qui ne ressemblent a rien d’autre dans la production rock de cette annee la. Deux morceaux seulement. Dix-sept minutes d’un cote. Dix-huit de l’autre. Un voyage sonore complet dont on ne ressort pas indemne.

Sweet Smoke se forme a New York au milieu des annees 1960, dans ce vivier de groupes de garage et de psychedelisme urbain qui caracterise la scene musicale de la ville a cette epoque. Les membres du groupe viennent d’horizons musicaux varies. Marvin Kaminowitz chante et joue de l’harmonica avec une urgence blues profondement ancree dans la tradition americaine. Jay Dorfman tient la guitare avec un style qui melange rock psychedelique et blues electrique. Robert Dover a la basse, Mike Paris a la batterie constituent une rythmique solide et groovante. Et puis il y a Rainer More, l’element europeen, qui joue de la flute et du saxophone avec des references qui touchent autant au jazz qu’a la musique de chambre.

Le groupe s’installe en Allemagne autour de 1968. La scene musicale allemande de cette periode est particulierement receptive aux experiences sonores longues et libres. Les labels independants allemands, notamment Harvest qui distribue aussi Pink Floyd en Allemagne, sont ouverts a des productions que les majors americaines ne toucheraient jamais. Le public des festivals allemands est jeune, curieux, pret a ecouter quarante minutes de jam sans regarder sa montre. Sweet Smoke a trouve sa terre d’adoption.

La face A de « Just a Poke » s’ouvre avec le morceau titre, dix-sept minutes d’exploration sonore continue. Le morceau commence par une introduction de flute et de percussions douces qui rappelle l’atmospherre des camps de jazz de l’Inde et de l’Afrique. Puis la guitare entre progressivement, la basse s’installe, la batterie commence a pousser le tempo. Apres cinq minutes, le morceau a trouve sa vitesse de croisiere et les musiciens commencent a naviguer librement dans l’espace harmonique qu’ils ont construit ensemble.

Ce qui distingue « Just a Poke » des autres albums de jam de l’epoque, c’est la qualite de l’ecoute collective. Les musiciens s’entendent vraiment. Pas au sens ou ils s’aiment bien, mais au sens ou chacun ecoute les autres et repond a ce qu’il entend plutot que de simplement jouer sa partie independamment. Le saxophone de More entre exactement au bon moment, apportant une couleur harmonique qui ouvre de nouvelles possibilites pour la guitare. La basse de Dover renforce les moments de tension et se retire quand la musique cherche a s’allegir.

Les influences sont multiples et assumees. Le free jazz de John Coltrane et d’Ornette Coleman informe l’approche improvisationnelle. Le blues de Chicago donne au son sa chaleur et son ancrage dans le corps. La musique indienne, que beaucoup de groupes psychedeliques occidentaux explorent alors avec plus ou moins de bonheur, est integree ici avec une vraie comprehension de ses structures rythmiques et melodiques. Et par-dessus tout cela, une sensibilite rock qui garde les pieds sur terre quand la musique voudrait trop s’envoler.

La face B continue dans la meme veine avec une suite instrumentale qui laisse encore plus de place a l’improvisation collective. Les dynamiques sont plus marquees, les passages plus tranquilles contrastant avec des explosions d’energie collective ou tous les instruments jouent en meme temps avec une intensite maximale. C’est de la musique qui respire, qui vit, qui change a chaque ecoute parce que les details que l’on entend dependent de l’etat d’esprit dans lequel on la recoute.

Harvest Records Germany a pris un risque commercial considerable en signant Sweet Smoke. Un double morceau de trente-cinq minutes ne se vend pas a la radio. Il ne passe pas en rotation sur les stations commerciales. Il ne peut pas etre reduit en single de trois minutes. Harvest l’a signe quand meme parce que les gens du label croyaient en la qualite artistique intrinseque du projet, independamment de ses perspectives commerciales. Cette foi dans l’art pour l’art est l’une des caracteristiques de cette epoque particuliere.

« Just a Poke » reste aujourd’hui un document rare et precieux sur ce moment ou le rock pouvait encore etre une forme d’exploration libre et totale, sans contraintes de format, sans consideration commerciale, juste la musique dans toute sa liberte. Les collectionneurs de vinyle le cherchent depuis des decennies. Les amateurs de musique experimentale le decouвrent regulierement avec la meme surprise et le meme plaisir. C’est la marque des grandes oeuvres injustement ignorees : elles resistent au temps precisement parce qu’elles n’ont jamais cherche a plaire a leur epoque.

Sur X : @sweetsmokeband

La note des passionnés

4,5 /5

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Just a Poke