1974 Album

Hall of the Mountain Grill

par HAWKWIND

4,0
Sortie 1974
Artiste HAWKWIND

En 1974, Hawkwind occupe dans le paysage musical britannique une position unique et légèrement inconfortable : trop psychédéliques pour le hard rock mainstream, trop électriques pour la scène folk progressive, trop étranges pour la pop et trop accessibles pour l’avant-garde. C’est précisément cette position intermédiaire et indéfinissable qui fait leur force. Personne d’autre ne fait ce que fait Hawkwind. Et « Hall of the Mountain Grill » est peut-être l’album qui le démontre le plus clairement.

Le titre de l’album fait référence à un restaurant végétarien situé sur Portobello Road à Londres qui était l’un des lieux de rassemblement de la contre-culture londonienne du début des années soixante-dix. On y mangeait pour peu d’argent, on y rencontrait des musiciens, des artistes, des poètes. Hawkwind fréquentait ces endroits, faisait partie de cette communauté, et cette appartenance se retrouve dans la musique : il y a dans « Hall of the Mountain Grill » quelque chose de communautaire et de généreux qui n’appartient qu’aux artistes qui font de la musique pour partager plutôt que pour impressionner.

La formation de Hawkwind en 1974 est la plus musicalement cohérente que le groupe ait jamais eue. Dave Brock à la guitare et aux synthétiseurs est le fondateur et le gardien de la vision, l’homme dont la compréhension du son comme matière à sculpter plutôt que comme accompagnement à une mélodie donne à Hawkwind son identité sonore. Lemmy à la basse joue avec une distorsion et une agressivité qui font de son instrument une voix principale aussi présente que les synthétiseurs. Del Dettmar et Dik Mik aux synthétiseurs créent des textures qui n’appartiennent ni au jazz ni au rock ni à la musique électronique académique mais à quelque chose d’entièrement inventé.

« The Psychedelic Warlords (Disappear in Smoke) » ouvre l’album avec un riff hypnotique et une pulsation rythmique qui s’installent dans le cerveau et refusent d’en partir. Robert Calvert, poète et chanteur récemment arrivé dans le groupe, apporte une dimension littéraire et théâtrale que peu de groupes de rock avaient à l’époque. Ses textes mélangent science-fiction, philosophie de comptoir et poésie d’action dans un ensemble qui prend tout son sens dans le cadre sonore que Hawkwind a créé autour de lui.

« Wind of Change » est la chanson la plus immédiatement accessible de l’album, avec une mélodie reconnaissable et une structure relativement conventionnelle qui montre que Hawkwind était capable, quand il le voulait, de faire quelque chose que le grand public pouvait appréhender sans formation préalable. Mais « D-Rider » qui la suit plonge aussitôt dans des territoires plus sombres et plus expérimentaux, avec des nappes de synthétiseurs qui semblent venir d’un autre système solaire.

« Lost Johnny » est la chanson la plus directement rock de l’album, celle qui anticipe le plus clairement ce que certains membres du groupe feront dans leurs carrières ultérieures. Elle a la rudesse et l’urgence d’un rock and roll primaire, mais avec des arrangements qui la situent clairement dans l’univers de Hawkwind plutôt que dans celui du hard rock standard. C’est une chanson qui n’aurait pu venir que de ce groupe, à ce moment précis de son histoire.

La façon dont Hawkwind présentait sa musique en concert était aussi importante que la musique elle-même. Les concerts de Hawkwind étaient des événements immersifs : lumières stroboscopiques, projections vidéo, performances visuelles parallèles à la musique. Le groupe avait compris avant beaucoup d’autres que le rock pouvait être une expérience totale plutôt que simplement sonore. Cette vision anticipait des développements que la musique électronique et les festivals de musique n’exploiteraient pleinement que plusieurs décennies plus tard.

« Hall of the Mountain Grill » est un album qui se laisse apprivoiser progressivement. La première écoute peut désorienter ceux qui arrivent avec les attentes du rock classique : les structures sont moins prévisibles, les mélodies moins conventionnelles, les arrangements moins lisibles. Mais les écoutes suivantes révèlent une logique interne rigoureuse et une cohérence artistique qui font de cet album bien plus qu’une curiosité psychédélique. C’est une oeuvre qui a sa propre vie, ses propres règles, son propre espace.

Hawkwind continuera à enregistrer et à tourner pendant des décennies, avec des formations changeantes mais une vision constante. « Hall of the Mountain Grill » reste l’un des albums qui définissent le mieux cette vision dans sa forme la plus accomplie : une musique qui habite son propre territoire et qui n’a besoin d’aucune autre référence que celle qu’elle s’est créée elle-même.

La contribution de Hawkwind à la musique britannique dépasse largement ce que leur notoriété relative pourrait laisser penser. Leur façon de traiter le son comme une matière à sculpter plutôt que comme un accompagnement à une chanson a anticipé les développements de la musique électronique ambient, du krautrock britannique et de certains courants de la musique industrielle. Dave Brock et ses différents collaborateurs ont maintenu cette vision cohérente pendant plus de cinquante ans de carrière, adaptant leur son à chaque époque sans jamais trahir leurs principes fondamentaux. « Hall of the Mountain Grill » est l’album qui documente ce son dans sa forme la plus concentrée et la plus accessible.

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