1970 Album

Emerson Lake and Palmer

par EMERSON LAKE And PALMER

4,0

Emerson Lake and Palmer. Londres, 1970. Trois musiciens qui viennent de quitter chacun un groupe majeur pour former ensemble quelque chose de plus grand encore. Keith Emerson sort des Nice, ou il avait acquis une reputation de pianiste spectaculaire et irreverent. Greg Lake vient de King Crimson, dont il etait le chanteur et le bassiste fondateur. Carl Palmer sort d’Atomic Rooster, apres un passage dans le Crazy World of Arthur Brown. Ensemble, ils forment l’un des supergroups les plus ambitieux de l’histoire du rock progressif. Leur premier album, sorti en novembre 1970, est une declaration d’intention totale.

Keith Emerson est un pianiste classique qui a choisi le rock. Sa formation academique est solide : il a etudie le piano classique avant de decouvrir le jazz et le rock. Avec les Nice, il avait developpe un style scenique extravagant ou il plantait des couteaux dans son clavier, maltraitait son orgue Hammond pour en extraire des feedbacks et des sons que les fabricants n’avaient pas prevu. Ce gout pour la provocation physique s’accompagne d’une technique et d’une culture musicale exceptionnelles.

Sur ce premier album, Emerson fait jouer le Moog synthesizer un role central. Cet instrument electronique, invente par Robert Moog et popularise par l’album « Switched-On Bach » de Wendy Carlos en 1968, est encore une nouveaute dans le monde du rock. Emerson est l’un des premiers musiciens de rock a l’utiliser non comme effet sonore pimentral mais comme instrument melodique a part entiere. Le solo de Moog qui conclut « Lucky Man » est devenu l’un des moments les plus cites de l’histoire du rock progressif.

Greg Lake est le seul vrai contrapoids au virtuosisme d’Emerson. Sa voix de baryton, l’une des plus belles du rock britannique, apporte une chaleur et une humanite qui empechent la musique de devenir une simple demonstration de technique. Il joue aussi de la basse avec une precision et une force qui doivent autant au rock qu’au jazz. Ses parties de guitare acoustique, notamment sur « Lucky Man », revelent une sensibilite folk qu’on n’attend pas forcement d’un musicien de cette energie scénique.

« The Barbarian » est l’ouverture parfaite pour cet album. Adapte de l' »Allegro Barbaro » du compositeur hongrois Bela Bartok, le morceau transporte une composition moderniste du debut du vingtieme siecle dans l’univers du rock progressif avec une conviction et une coherence remarquables. Les rythmes irreguliers de Bartok s’adaptent naturellement au style d’Emerson, qui trouve dans cette musique classique les memes complexites metriques qu’il aime explorer dans ses propres compositions.

« Take a Pebble » est le morceau le plus long de l’album et le plus elabore dans sa construction. Une suite en plusieurs parties ou la guitare acoustique de Lake dialogu avec le piano d’Emerson dans un long developpement qui explore plusieurs registres emotionnels successivement. C’est une piece qui demande de l’attention et recompense cette attention par une richesse de detail que les ecoutes successives continuent de reveler.

« Knife-Edge » emprunte sa melodie principale a la « Sinfonietta » de Leos Janacek, compositeur tcheque du debut du vingtieme siecle, avec une reference additionelle a une fugue de Bach. Cette appropriation de la musique classique n’est pas du plagiat mais une conversation a travers le temps, une facon de faire parler les maitres du passe dans une langue contemporaine.

« Tank » est un solo de batterie de Carl Palmer qui dure pres de six minutes et prouve qu’il merite d’etre mentionne dans la meme phrase que Keith Moon et John Bonham. Palmer vient des traditions de la percussion classique autant que du rock. Son jeu combine la puissance physique du batteur de rock avec la precision metronomique du percussionniste classique. Sur « Tank », il construit progressivement une architecture rythmique d’une complexite qui force le respect.

« Lucky Man » a ete enregistre en dernier, comme remplissage d’un vide sur l’album. Lake avait compose cette chanson a dix-deux ans, une simple ballade folk avec guitare acoustique et voix. En dernier moment, Emerson a decide d’ajouter une improvisation au Moog synthesizer en guise de conclusion. Ce solo improvise en quelques prises est devenu l’un des plus recognoissables de toute la musique rock progressif. C’est le paradoxe de « Lucky Man » : la chanson la plus simple de l’album est aussi celle qui contient son moment le plus definitif.

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La note des passionnés

4,0 /5

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