Emerson Lake and Palmer. Londres, 1971. Six mois apres leur debut fracassant, ELP revient avec un album encore plus ambitieux. « Tarkus » est la declaration de grandeur maximale d’un groupe qui a decide que les conventions du rock ne le concernent plus. La face entiere d’un disque consacree a une suite de vingt minutes racontant les aventures d’un tank-tatou mythologique en combat contre des creatures fantastiques. L’autre face contenant des morceaux plus courts mais non moins ambitieux. C’est soit du genie soit de la megalomanie, et probablement les deux a la fois.
Keith Emerson a compose la suite « Tarkus » en plusieurs semaines d’un travail intensif. Il joue du piano, des claviers Hammond, du Moog synthesizer, du clavecin, avec une virtuosite qui se nourrit des influences les plus diverses. Sa formation classique europeenne (Bartok, Hindemith, Prokofiev) et sa comprehension du jazz americain (Dave Brubeck, Oscar Peterson) se fondent dans un style pianistique qui n’appartient qu’a lui.
Le Moog synthesizer est encore plus central sur « Tarkus » que sur le premier album. Emerson avait contacte Robert Moog en personne pour lui demander de modifier l’instrument afin de le rendre plus adapte aux performances live. Moog avait travaille avec lui pour creer un instrument plus stable et plus expressif. Cette collaboration entre un musicien de rock progressif et un ingenieur electronique est symptomatique de l’epoque ou toutes les frontieres entre art et technologie semblaient permeables.
La suite « Tarkus » est divisee en sept sections enchainees : « Eruption », « Stones of Years », « Iconoclast », « Mass », « Manticore », « Battlefield », « Aquatarkus ». Chaque section est musicalement distincte : fanfares et orchestre de claviers, ballades lyriques, fugues complexes, sections rock propulsives, meditations harmoniques. L’ensemble forme une architecture musicale coherente malgre sa diversite, une oeuvre qui tient la longueur precisement parce qu’elle varie sans cesse.
Greg Lake chante avec une sensibilite et une beaute vocale qui temperent la complexite intellectuelle d’Emerson. Sur « Stones of Years », sa voix de baryton clair exprime une melancolie et une profondeur emotionnelles qui ancrent la musique dans quelque chose de directement humain. Lake est le visage aimable et accessible du trio, celui qui permet aux auditeurs non specialistes de trouver une entree dans cette musique exigeante.
Carl Palmer est sur « Tarkus » au meilleur de sa forme instrumentale. Son kit de batterie est un instrument d’une ampleur et d’une sophistication qui impressionnent les percussionnistes classiques. Il joue avec des balais sur certains passages, des mallets sur d’autres, combine les techniques de la batterie jazz, de la percussion classique et du rock dans un style qui lui est propre et reconnaissable.
La face B contient « Jeremy Bender », un ragtime plein d’humour qui montre que le groupe sait aussi ne pas se prendre trop au serieux, « Bitches Crystal » d’une energie rock directe, et « Are You Ready Eddy », un rock and roll sauvage d’apparence mais sophistique dans ses harmonies. Cette variete de la face B equilibre l’immensité serieuse de « Tarkus ».
« Tarkus » atteint la premiere place des charts britanniques. C’est une declaration de succes commercial autant qu’artistique qui confirme que le public de la Grande-Bretagne de 1971 est pret pour des oeuvres ambitieuses et exigeantes. ELP a trouve son public et ce public est fidele et nombreux.
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