Pictures At An Exhibition
Mussorgsky revisité par trois musiciens obsessionnels
1971, salle de concert de Newcastle. Emerson, Lake and Palmer donnent un concert qui sera capturé sur bande et publié en album : leur interprétation live de Pictures at an Exhibition de Modeste Mussorgsky. Composée en 1874 par ce compositeur russe du groupe des Cinq, cette suite pour piano avait été orchestrée par Maurice Ravel en 1922 dans l’une des plus célèbres transcriptions de l’histoire de la musique classique. ELP prend cette matière doublement remarquable et en fait quelque chose de fondamentalement différent.
Keith Emerson joue du Hammond organ, du Moog et du piano. Greg Lake chante et joue de la basse. Carl Palmer bat. Ces trois instruments, dans les mains de ces trois musiciens, transforment Mussorgsky en quelque chose qui n’est ni classique, ni jazz, ni rock, mais qui emprunte à chacun de ces genres avec une liberté totale. Emerson n’adapte pas Mussorgsky avec déférence. Il l’habite, le brise, le reconstitue selon sa propre logique musicale.
Le « Promenade » qui ouvre la suite originale est reconnaissable, mais déjà transformé. Les « Gnomes » rugissent dans le registre grave de l’orgue avec une brutalité que ni Mussorgsky ni Ravel n’avaient imaginée. Le « Vieux Château » devient une mélodie de basse de Greg Lake d’une beauté étrange. La « Grande Porte de Kiev » finale culmine dans un crescendo orchestral rock d’une puissance considérable. Ce n’est pas une transcription. C’est une appropriation créative.
La relation d’ELP avec le répertoire classique n’était pas de la simple transposition. Keith Emerson avait une façon de réinterpréter les oeuvres existantes qui impliquait une compréhension profonde de leur structure et une liberté totale dans leur transformation. Il ne copiait pas Mussorgsky ; il dialoguait avec lui a distance de cent ans, dans un langage que Mussorgsky n’aurait pas reconnu mais dont il aurait peut-etre compris l’intention.
Greg Lake a construit la basse de Pictures at an Exhibition avec une puissance et une fluidité qui donnent a l’ensemble son élan et sa consistance. Lake était un bassiste de formation autodidacte qui avait développé un son propre – chaud, articulé, avec un vibrato caractéristique – qui s’était adapté parfaitement au contexte ELP. Il n’avait pas les acrobaties techniques de certains de ses contemporains, mais il avait quelque chose de plus rare : un sens musical infaillible qui lui disait exactement ce que chaque situation musicale demandait.
L’album a été enregistré le 26 mars 1971 au Newcastle City Hall, et sa sortie en novembre 1971 coïncidait avec la période de pleine montée en puissance commerciale et artistique d’ELP. Le groupe avait déja sorti leur album debut et Tarkus – deux disques qui avaient établi leur identité et trouvé un public. Pictures at an Exhibition montrait une autre dimension de ce qu’ils pouvaient faire : non plus composer du zéro, mais réinterpréter l’existant avec une créativité et une audace qui transformaient la source en quelque chose d’entièrement nouveau.
L’accueil critique a été partagé mais les ventes ont été solides. ELP savait que leur public voulait de l’ambition et de l’excès, et Pictures at an Exhibition leur donnait les deux dans un emballage qui avait la légitimité supplémentaire d’être associé a un compositeur reconnu. C’est cette légitimité culturelle qui faisait enrager les critiques qui pensaient que le rock n’avait pas sa place dans ce territoire, et qui séduisait le public qui voyait dans ELP une porte d’entrée vers quelque chose de plus grand que le rock ordinaire.
Keith Emerson et le paradoxe du classique électrifié
Keith Emerson est l’un des pianistes et claviéristes les plus extraordinaires que le rock ait produits. Sa formation classique est sérieuse : il avait étudié le piano avec une rigueur académique avant de rejoindre The Nice, puis ELP. Mais contrairement aux pianistes classiques qui font de timides incursions dans le rock, Emerson apporte dans le rock la totalité de son bagage classique. Il ne simplifie pas pour le rock. Il enrichit le rock de la complexité classique.
Le Moog synthétiseur qu’il utilise sur cet album et dans toute sa carrière est l’un des premiers usages du Moog en contexte rock à grande échelle. Emerson avait rencontré Robert Moog en personne et avait été l’un des premiers musiciens à comprendre le potentiel de cet instrument dans un contexte non académique. Sur Pictures at an Exhibition, le Moog crée des textures qui n’ont pas d’équivalent dans les orchestrations classiques : des sons qui n’existent pas dans la nature acoustique et qui ouvrent des espaces sonores entièrement nouveaux.
Greg Lake ajoute deux compositions originales à l’album : The Sage, une ballade acoustique douce et mélancolique qui contraste délibérément avec la démesure du reste, et un arrangement de Nutrocker basé sur le thème du Lac des Cygnes de Tchaïkovski. Cette variété dans le programme illustre bien l’ambition globale d’ELP : ne pas se limiter à un seul compositeur, une seule époque, une seule esthétique.
La question du respect et de la liberté
L’entreprise d’ELP avec Mussorgsky a suscité des réactions contradictoires. Certains critiques classiques ont vu dans ces arrangements une profanation, une déformation commerciale d’une oeuvre sérieuse. Les musicologues traditionnels ne percevaient pas le rock comme un medium digne d’accueillir Mussorgsky. D’autres ont salué dans cet album un acte de démocratisation culturelle qui rendait Mussorgsky accessible à des millions d’auditeurs qui n’auraient jamais mis les pieds dans une salle de concert classique.
Le paradoxe est que Pictures at an Exhibition d’ELP a probablement introduit plus de gens à Mussorgsky que n’importe quelle production académique de son oeuvre pendant la même décennie. Les fans d’ELP qui découvraient cet album en 1971 ou 1972 allaient souvent ensuite chercher l’original, ou la version Ravel, ou d’autres oeuvres du compositeur russe. La culture n’est pas un espace hermétique où les genres restent séparés. Elle est poreuse, et ELP en était la preuve vivante.
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