La trinité parfaite
Juin 1972. Emerson, Lake and Palmer publie Trilogy, leur troisième album studio, et atteignent ce qui est peut-être le sommet de leur art collectif. Le nom de l’album est transparent : il célèbre la nature ternaire du groupe, ces trois musiciens qui ont décidé en 1969 de former une formation sans guitare, sans second guitariste, sans rythmique conventionnelle. Keith Emerson aux claviers, Greg Lake à la basse et au chant, Carl Palmer à la batterie : trois instruments, trois personnalités, une musique qui ne ressemble à rien d’autre.
Hoedown est l’une des surprises de l’album : une adaptation du ballet Rodeo d’Aaron Copland, compositeur américain du vingtième siècle qui avait créé ce ballet en 1942. Emerson transforme la partition de Copland en une cavalcade de claviers qui sonne comme du rock sudiste joué par un orchestre imaginaire. C’est précis, c’est énergique, c’est inattendu. Copland lui-même, qui vivait encore en 1972, a exprimé de l’admiration pour l’adaptation, ce qui était une forme de reconnaissance bienvenue de la part d’un compositeur académique envers des musiciens de rock.
From the Beginning est le pendant doux et acoustique de l’album. C’est Greg Lake qui prend l’avant-scène avec une ballade folk-rock délicate, sa voix de baryton dans son registre le plus intime. Lake est un chanteur complet : capable de la monumentalité épique de Karn Evil 9 sur l’album suivant, mais aussi de cette fragilité particulière qui transparaît dans ses ballades. From the Beginning sera le seul hit single de l’album, modeste mais réel.
Il est important de comprendre ce que signifiait le succès commercial d’un album comme Trilogy en 1972. ELP avait réussi quelque chose de remarquable : ils vendaient des albums qui duraient plus de quarante minutes, avec des pièces complexes et des arrangements lourds, a des gens qui n’avaient pas nécessairement de formation musicale classique. Ils avaient démocratisé une certaine ambition musicale, rendu accessible une sophistication qui aurait pu rester élitiste.
La production de Greg Lake sur cet album est impeccable. Lake avait un sens de l’espace sonore – de ce qui doit etre present, de ce qui doit etre absent – qui donnait a chaque instrument sa place propre dans le mix sans que rien ne soit étouffé ou perdu. C’est le genre de production qui se fait remarquer non pas par ce qu’elle fait mais par ce qu’elle ne fait pas : elle ne masque rien, elle ne compense rien, elle met simplement en valeur une musique qui méritait de l’etre.
Les solos de Keith Emerson sur Trilogy sont parmi ses plus mémorables. Le solo sur « Hoedown » en particulier est un exercice de vitesse et de précision qui reste impressionnant même pour des auditeurs habitués aux guitaristes les plus rapides du rock. Emerson jouait du clavier comme d’autres jouaient de la guitare lead : avec l’idée que l’instrument était un vecteur d’expression personnelle autant que de fonction harmonique.
Carl Palmer, souvent le membre le moins cité d’ELP dans les discussions de fans, mérite une réévaluation. Sa batterie est la colonne vertebrale de Trilogy – précise, puissante, capable d’évoluer avec les changements de tempo et de style que les compositions d’Emerson imposent. Palmer avait étudié avec des percussionnistes classiques, et cette formation se traduit dans sa façon de traiter les compositions complexes : non pas comme un obstacle a surmonter mais comme une architecture a habiter avec naturel.
The Endless Enigma et les ambitions épiques
The Endless Enigma est l’oeuvre en deux parties qui ouvre l’album (parties I et II encadrant un interlude instrumental nommé Fugue). C’est ELP dans sa dimension la plus ouvertement compositionnelle : une structure en plusieurs mouvements, des changements de tempo et de mode, des sections de fugue qui s’inspirent directement de Bach. Emerson avait étudié les formes du contrepoint baroque et les appliquait dans un contexte rock avec une cohérence et une maîtrise remarquables.
Carl Palmer sur cet album est à son apogée technique. Sa batterie est une combinaison de précision rythmique classique (il avait aussi étudié les percussions classiques) et d’énergie rock brute. Sur les sections rapides, il joue avec une clarté et une netteté qui permettent à chaque coup de caisse claire, chaque cymbale, chaque coup de grosse caisse d’être entendu distinctement même dans les passages les plus denses. C’est une batterie qui pense harmoniquement autant que rythmiquement.
The Sheriff est un intermède plus direct, presque un boogie par les standards d’ELP, avec un groove appuyé et une ligne de piano électrique qui rappelle les sessions de New Orleans. Il montre qu’ELP peut descendre de l’Olympe orchestral quand il le faut, sans perdre son identité. C’est le même groupe qui joue du Copland et du boogie : la polyvalence est totale.
Trilogy, le titre
La pièce qui donne son nom à l’album est la plus longue et la plus structurellement ambitieuse. Elle suit une progression émotionnelle et harmonique qui va de l’intime au cosmique, de la ballade à l’épopée. Lake chante avec une conviction dramatique qui convient parfaitement à la montée progressive de la dynamique. Emerson construit des couches de claviers qui s’accumulent comme des strates géologiques. Palmer fournit une pulsation qui tient l’ensemble sans jamais l’écraser.
Abaddon’s Bolero ferme l’album avec une structure empruntée à Ravel (le principe du bolero : une mélodie qui se répète en s’amplifiant progressivement) mais transposée dans un langage rock progressif. C’est un exercice de construction formelle qui démontre, si besoin était, que les membres d’ELP avaient une maîtrise des grandes formes musicales classiques qui dépassait celle de la plupart de leurs contemporains dans le rock.
Trilogy marque le moment où ELP est à la fois le plus populaire et le plus ambitieux. Les albums suivants (Brain Salad Surgery en 1973, Works en 1977) iront encore plus loin dans l’expérimentation et la démesure, mais perdront en cohérence ce qu’ils gagneront en audace. Trilogy reste l’album où l’équilibre est parfait.
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