Quintessence. Londres, 1970. Au coeur de Notting Hill Gate, dans ce quartier bouillonnant qui mélange les influences du monde entier, un groupe de musiciens audacieux invente quelque chose de totalement nouveau. Une fusion entre le rock psychédélique britannique et les traditions musicales de l’Inde. Une rencontre entre la guitare électrique et le sitar, entre la batterie rock et les tablas, entre les harmonies vocales du gospel et les ragas millénaires. Le résultat s’appelle Quintessence, comme le groupe lui-même.
La formation est atypique dès le départ. Raja Ram, né Ian Farlowe à Melbourne en Australie, joue de la flûte avec une technique qui s’inspire autant de la flûte indienne bansuri que de la flûte classique occidentale. Il a voyagé en Inde, étudié avec des maîtres, ramené en Europe une connaissance profonde des gammes et des modes de la musique hindoustanie. Autour de lui se rassemblent des musiciens anglais qui partagent la même curiosité pour les traditions orientales.
Shiva Shankar Jones chante avec une voix qui peut passer de la douceur la plus délicate à une puissance quasi chamanique. Dave Codling tient la guitare électrique avec une maîtrise qui lui permet de jouer des lignes mélodiques inspirées des ragas sans trahir sa formation rock. Allan Mostert apporte une deuxième guitare. Phil Jones est à la batterie, Jake Milton aux percussions. Ensemble, ils forment un ensemble à six têtes capable de planer pendant vingt minutes sur un seul accord sans jamais ennuyer l’auditeur.
L’album débute avec « Dive Deep », une invitation au voyage intérieur que la flûte de Raja Ram ouvre comme une porte sur un autre monde. La guitare entre progressivement, la batterie s’installe avec une discrétion remarquable, les voix s’entrecroisent dans des harmonies qui rappellent à la fois les choeurs hindous et les traditions vocales britanniques. C’est hypnotique. C’est envoûtant. C’est unique.
« Move Into the Light » est peut-être la pièce maîtresse de l’album. Huit minutes de musique qui évoluent organiquement, passant d’une introduction acoustique à un crescendo rock pleinement amplifié avant de redescendre vers un finale contemplatif d’une beauté apaisante. Raja Ram y démontre toute l’étendue de sa technique de flûte, jouant des ornements et des fioritures qui n’appartiennent à aucune tradition musicale précise mais qui sonnent comme une synthèse naturelle de toutes.
Island Records, label fondé par Chris Blackwell et déjà associé aux meilleurs artistes du reggae jamaïcain et du rock progressif britannique, a eu la sagesse de signer Quintessence. Blackwell comprenait que la musique de Notting Hill appartenait à plusieurs mondes simultanément. Il savait que ce quartier, carrefour de cultures, avait quelque chose de particulier à offrir au monde. Il avait raison.
Le groupe se produisait régulièrement au Roundhouse de Camden, cette ancienne rotonde ferroviaire transformée en salle de concert underground, devenue le temple du rock psychédélique londonien. Les concerts de Quintessence au Roundhouse duraient souvent plus de deux heures. Pas de set-list rigide. Pas de durée prédéfinie pour chaque morceau. Juste des musiciens qui jouaient jusqu’à ce que le morceau trouve lui-même sa conclusion naturelle.
La philosophie du groupe transparaît dans chaque détail de l’album. Les noms de scène spirituels, les références aux traditions védiques dans les paroles, la durée généreuse des morceaux qui permet à chaque idée musicale de s’épanouir pleinement. Quintessence ne cherchait pas à faire des singles radio. Ils cherchaient à créer des expériences d’écoute totales.
« Nature’s Kingdom » illustre parfaitement cette ambition. Un morceau pastoral qui célèbre le monde naturel avec une tendresse sincère. Les paroles évoquent les arbres, les rivières, les oiseaux, le cycle des saisons. La musique suit ce programme avec une cohérence parfaite, les instruments imitant les sons de la nature avec une subtilité qui n’a rien de caricatural.
Cinquante ans après sa sortie, le premier album de Quintessence reste un document sonore exceptionnel sur ce moment particulier où le rock britannique cherchait à dépasser ses propres frontières. Avant la world music, avant les fusions mainstream, avant que tout cela devienne une catégorie commerciale, Quintessence faisait simplement de la belle musique en mélangeant tout ce qui leur semblait beau. C’est la meilleure raison du monde de faire de la musique.
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