Amy Winehouse : Back to Black (2006)
Il n’y a pas beaucoup de disques dans l’histoire de la pop moderne dont on peut dire avec certitude qu’ils ont change quelque chose, qu’ils ont ouvert une porte que personne ne savait encore fermee, qu’ils ont rendu possible ce qui semblait impossible. « Back to Black » d’Amy Winehouse est de ceux-la. Sorti le 27 octobre 2006 sur Island Records, ce deuxieme et dernier album studio d’une artiste londonienne de vingt-trois ans allait conqurir cinq Grammy Awards, se vendre a des dizaines de millions d’exemplaires et, surtout, etablir un modele de soul retro contemporaine que des centaines d’artistes tenteraient de reproduire dans les annees suivantes sans jamais vraiment y parvenir. Parce que ce que fait Amy Winehouse sur « Back to Black » ne s’apprend pas, ne s’imite pas : ca se vit, ca se souffre, ca se chante avec les tripes.
Amy avant Black : de Southgate a la gloire
Amy Jade Winehouse est nee le 14 septembre 1983 a Southgate, quartier nord de Londres, dans une famille juive ashkenaze de classe moyenne. Son pere Mitch est chauffeur de taxi, sa mere Janis est pharmacienne. La musique est omniprésente dans la maison : Dinah Washington, Thelonious Monk, Tony Bennett, Ella Fitzgerald. Ces références d’une autre ere, d’un jazz et d’une soul americains d’avant-guerre, vont façonner l’imaginaire musical d’Amy d’une maniere irréversible.
Son premier album « Frank », sorti en 2003, est deja une declaration d’independance remarquable. Jazz, soul, hip-hop, avec des textes autobiographiques d’une franchise desarmante. Il se vend bien en Grande-Bretagne, moins ailleurs, et etablit Winehouse comme une talent considerable mais pas encore comme la voix d’une generation. Trois ans de turbulences personnelles et professionnelles, une relation amoureuse destructrice avec Blake Fielder-Civil, et voila « Back to Black ».
Mark Ronson, les Dap-Kings et le son retrouvé
La genese sonore de l’album est inseparable de la collaboration entre Amy Winehouse et Mark Ronson, producteur britannique installe a New York, connu pour son approche qui melange production contemporaine et instruments vintage. C’est Ronson qui suggere les Dap-Kings, le groupe de soul-funk neo-traditionnel qui accompagnait Sharon Jones et qui allait devenir la section rythmique de l’album.
Les Dap-Kings enregistrent live en studio, tous ensemble, sans overdubs excessifs, dans l’esprit exact des enregistrements Stax et Atlantic des annees soixante. Guitares, cuivres, basses, batterie : tout est joue par des humains dans une meme piece en meme temps. Ce choix technique est fondamental pour la qualite sonore de l’album : il y a une chaleur, une respiration commune, une vie dans ces enregistrements que les productions numeriques actuelles ont du mal a reproduire.
Rehab : l’ouverture parfaite
« Rehab » est probablement le single le plus connu de Winehouse, celui qui l’a introduite au grand public mondial. La chanson est une reponse directe a la suggestion de son entourage d’aller en rehabilitation pour ses problemes d’alcool. « They tried to make me go to rehab, I said no, no, no. » La franchise est totale, le refus assume, la voix qui chante tout ca avec un groove implacable rend la chose a la fois drole et profondement troublante. Car on entend dans cette voix quelqu’un qui connait exactement ce qu’elle fait, qui voit clairement les consequences, et qui choisit quand meme.
Le solo de cuivres qui traverse le morceau est un bijou d’economie musicale. Pas une note de trop, pas une note de moins, juste ce qu’il faut pour donner au groove cette qualite addictive qui fait qu’on rembobine immediatement apres la premiere ecoute.
Back to Black : la chanson titre
La chanson « Back to Black » est l’autre sommet absolu de l’album, peut-etre la composition la plus aboutie de toute la carriere de Winehouse. C’est une chanson de rupture, une chanson de mort symbolique, une chanson sur ce moment ou quelqu’un que l’on aime choisit autre chose et l’on se retrouve seul avec la douleur. La progression d’accords est quasi funèbre, lente, inevitablement belle. La voix de Winehouse y atteint une profondeur emotionnelle que peu de chanteurs contemporains peuvent revendiquer.
Ce qui est extraordinaire dans cette chanson, c’est que Winehouse reussit a rendre la souffrance belle sans l’edulcorer. Elle ne nous dit pas que tout va bien, elle ne nous propose pas de catharsis facile. Elle nous invite simplement a partager un moment de deuil avec une honnetete totale, et cette honnetete est bouleversante.
You Know I’m No Good : l’aveu lucide
« You Know I’m No Good » est un autre chef-d’oeuvre de ce disque. Une chanson sur l’infidelite, sur la conscience que l’on a de ses propres defauts tout en les perpetuant. « I cheated myself like I knew I would » : Winehouse regarde ses propres comportements destructeurs avec une lucidite qui fait mal. Cette capacite a s’observer sans complaisance ni auto-punition excessive est la marque d’une vraie intelligence emotionnelle, d’une artiste qui transforme sa propre confusion en quelque chose d’universellement reconnaissable.
Cinq Grammy Awards et un heritage immense
En fevrier 2008, Amy Winehouse remporte cinq Grammy Awards pour « Back to Black », dont Chanson de l’annee, Album de l’annee et Revelation de l’annee. C’est un record historique pour une artiste britannique. La ceremony est regardee en direct par des millions de personnes, et Amy y chante par satellite depuis Londres (elle n’a pas pu obtenir de visa americain en raison de ses problemes juridiques), prouvant une fois de plus que la voix existe independamment des circonstances.
Amy Winehouse mourra le 23 juillet 2011, a vingt-sept ans, rejoignant le « Club des 27 » avec Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison et Kurt Cobain. Sa mort laisse un vide irreparable, la promesse non tenue d’une carriere qui aurait pu aller tres loin. « Back to Black » reste son testament definitif, une oeuvre qui prouve que la grande musique nait parfois exactement a l’intersection de la douleur la plus vraie et du talent le plus exceptionnel.
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