1967 Album

Born Under a Bad Sign

par Albert KING

4,0
Sortie 1967

Albert King, Born Under a Bad Sign (1967) : Le Blues dans sa Forme la Plus Pure et la Plus Dangereuse

Si vous ne deviez emporter qu’un seul disque de blues dans votre vie, qu’un seul album pour expliquer à quelqu’un qui n’a jamais entendu cette musique pourquoi elle a changé le monde, pourquoi elle est la mère de tout ce qui compte dans le rock, la soul, le jazz électrique et au-delà, ce disque pourrait bien être Born Under a Bad Sign d’Albert King. Pas parce que c’est le plus ancien, pas parce que c’est le plus « authentique » au sens folklorique du terme, mais parce que c’est le plus immédiat, le plus physique, le plus inévitable. Parce qu’à l’écoute de cet album, on comprend instinctivement, dans ses os et dans ses tripes, ce qu’est le blues.

Albert King n’est pas un inconnu en 1967. Né Albert Nelson le 25 avril 1923 dans une plantation du Mississippi, il a commencé à se forger une réputation dans les années 50, jouant dans les clubs de Chicago et de St. Louis avec une technique qui lui est absolument personnelle. Il joue en gaucher sur une guitare droite non retournée, ce qui inverse la position de ses cordes et lui donne un angle d’attaque sur les bends totalement unique. Sa Flying V Gibson, qu’il appelle affectueusement « Lucy », est l’instrument le plus reconnaissable du blues électrique.

Stax Records : le cadre idéal

La rencontre entre Albert King et Stax Records, le légendaire label de Memphis, est l’une de ces coïncidences heureuses dont l’histoire de la musique populaire raffole. Stax en 1967, c’est la maison d’Otis Redding, de Sam and Dave, de Booker T. and the M.G.’s, machine de guerre soul qui allie rigueur rythmique, chaleur humaine et sens mélodique d’une acuité redoutable. Quand Albert King débarque dans leurs studios de McLemore Avenue avec ses chansons de blues, la magie opère immédiatement.

« Albert avait ce truc que personne d’autre n’avait. Quand il jouait une note, on savait que c’était lui. Juste une note. C’est tout ce qu’il fallait. » , Steve Cropper, guitariste des M.G.’s

Booker T. and the M.G.’s, qui forment l’ossature rythmique de la plupart des sessions Stax, assurent l’accompagnement. Steve Cropper à la guitare, Donald « Duck » Dunn à la basse, Al Jackson Jr. à la batterie, Booker T. Jones aux claviers. C’est la crème de la crème, un groupe si huilé, si précis, si capable d’inventer le groove parfait en trois minutes de répétition que l’industrie musicale de Memphis leur doit une dette impossible à rembourser. Et ces musiciens-là, en présence d’Albert King, se transforment. Ils jouent plus grand, plus aéré, laissant de l’espace pour que la guitare de King puisse respirer, rugir, pleurer.

La chanson titre : un monument

Il faut parler de Born Under a Bad Sign, la chanson, avant de parler de l’album qui en porte le nom. Composée par Booker T. Jones et William Bell, cette pièce de blues électrique de trois minutes et quelques secondes est peut-être la chanson de blues la plus reprise de l’histoire de la musique populaire. Cream s’en est emparé dès 1968 pour leur album Wheels of Fire, popularisant King auprès du public rock britannique. Jimi Hendrix la jouait en concert. Eric Clapton a passé des années à l’étudier. Led Zeppelin a pillé son âme sans vergogne pour construire une partie de leur early catalogue.

Mais entendre Cream ou Clapton reprendre cette chanson, même brillamment, c’est entendre une copie. La version d’Albert King, celle de 1967, avec ses cuivres Stax qui surgissent comme une fanfare de l’apocalypse et sa guitare qui bend les cordes jusqu’à l’intolérable, est l’original, la source, la chose elle-même. Il y a dans cette version une authenticité qui ne peut pas se singer, une douleur transfigurée en art qui dépasse toutes les reconstitutions.

La technique du bend : révolution silencieuse

On ne peut pas passer sous silence ce qui fait d’Albert King un guitariste à part entière dans l’histoire de l’instrument. Ses bends (ces tirés de cordes qui font monter la note vers le haut) sont d’une amplitude et d’une précision absolument hors normes. Là où la plupart des guitaristes de blues tirent la corde d’un demi-ton ou d’un ton, King tire jusqu’à deux tons et demi, parfois trois, créant des intervalles qui n’ont aucune existence dans la théorie musicale standard mais qui sonnent comme des vérités absolues dans le contexte émotionnel du blues.

Albert King - Born Under a Bad Sign (1967)

Cette technique a eu une influence considérable sur toute une génération de guitaristes rock qui ont redécouvert King à la fin des années 60. Clapton l’a avoué explicitement. Gary Moore en a fait le coeur de son jeu blues. Stevie Ray Vaughan, qui allait devenir le plus grand vulgarisateur du blues texan des années 80, a grandi avec cet album sur sa platine. La filiation est directe, documentée, revendiquée. Albert King est l’un des grands maîtres que tout guitariste de blues-rock sérieux a dû étudier, comprendre et dépasser.

Au-delà de la chanson titre

L’album ne se résume pas à son morceau phare, loin de là. Crosscut Saw, reprise d’une chanson de Tommy McClennan, est peut-être encore plus dévastatrice dans la version de King, avec ses cuivres qui dégoulinent et sa guitare qui tranche l’air comme son titre l’indique. Kansas City, traitée non pas avec la fièvre de Little Richard mais avec la lourdeur menaçante du blues profond, révèle à quel point King peut s’approprier n’importe quel matériau et le plier à sa vision. Oh, Pretty Woman (pas celle de Roy Orbison) et Down Don’t Bother Me complètent un tableau de maître, cohérent de bout en bout.

Ce qui frappe également, c’est l’économie de moyens. Albert King ne joue jamais trop. Là où d’autres guitaristes de son calibre seraient tentés d’en mettre plein la vue, de prouver à chaque mesure qu’ils savent faire des choses compliquées, lui choisit toujours la note juste, celle qui fait mal exactement où il faut, au moment précis où il faut. C’est une maturité artistique extraordinaire pour quelqu’un qui n’avait pas encore connu le succès commercial à quarante ans passés.

https://x.com/AlbertKingBlues

Albert King mourra en 1992 d’une crise cardiaque, à soixante-neuf ans, toujours actif sur scène, toujours en tournée, toujours brûlant. Il n’a jamais connu le succès populaire massif d’un B.B. King ou d’un Buddy Guy, restant dans une zone intermédiaire où l’admiration des musiciens et de la critique ne s’est jamais tout à fait traduite en chiffres de ventes proportionnels à son génie. Mais Born Under a Bad Sign est là, indestructible, pour rappeler à qui voudrait l’oublier que le blues américain a produit, en 1967, dans des studios de Memphis avec une Flying V et quelques musiciens de génie, quelque chose d’aussi grand et d’aussi permanent que tout ce que les Beatles ou les Stones fabriquaient de l’autre côté de l’Atlantique.

La note des passionnés

4,0 /5

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Born Under a Bad Sign