Étonnant disque de Jeff Beck, l’un des inventeurs, au sein des Yardbirds, de la guitare rock… Étonnant, parce que produit par George Martin (le « 5ème Beatles »). Étonnant parce que Beck flirte ici avec le jazz à la façon de John McLaughlin. Les musiciens qui l’accompagnent sont vraiment très bons.
Le guitariste sans voix
Jeff Beck n’a jamais voulu être chanteur. Cette décision, incomprise par ses managers successifs, définit toute sa carrière : là où Clapton et Page chantent ou s’appuient sur des voix emblématiques (Plant, Cocker), Beck fait chanter sa guitare. « Blow By Blow » est l’aboutissement logique de cette philosophie : un album entièrement instrumental, sans une seule parole, où la guitare Stratocaster de Beck doit tout porter, tout dire, tout sentir.
George Martin accepte de produire l’album après que Beck lui a joué quelques maquettes. Leur relation est paradoxale : Martin est l’architecte du son des Beatles, l’homme des arrangements classiques et des Beatles baroques. Beck est un instinctif pur, un guitariste qui improvise, qui suit l’émotion du moment. Mais Martin reconnaît en Beck quelque chose qu’il a reconnu chez Lennon et McCartney : la capacité de faire de la musique populaire sans jamais sacrifier l’exigence.
Cause We’ve Ended as Lovers
Le titre le plus célèbre de l’album est une dédicace. « Cause We’ve Ended as Lovers » est dédié à Roy Buchanan, guitariste américain de blues considéré par Beck comme l’un des plus grands. Buchanan n’a jamais eu la carrière qu’il méritait. Il mourra en 1988 dans une cellule de prison d’une mort officiellement classée suicide mais entourée de questions. Quand Beck joue cette chanson, chaque note est une confession : il y a dans ce jeu une douceur et une tristesse qui ne peuvent pas s’enseigner.
Max Middleton, au clavier, est le partenaire idéal. Son jeu Fender Rhodes crée un espace entre jazz et soul qui permet à Beck de naviguer librement. Richard Bailey à la batterie et Philip Chen à la basse complètent une section rythmique qui sait se faire discrète quand Beck a besoin d’espace et présente quand il faut tenir la structure.
L’invention du jazz-fusion rock
« Freeway Jam » est une composition de Max Middleton qui devient dans les mains de Beck un exercice de liberté absolue. La chanson est construite comme une improvisation de jazz, avec des sections qui s’allongent ou se raccourcissent selon l’inspiration du moment. « Thelonius » rend hommage au pianiste de jazz Thelonious Monk d’une façon qui n’est pas une transcription mais une conversation : Beck parle à Monk à travers ses cordes, et Monk lui répond depuis l’autre côté du temps.
« Blow By Blow » atteint la quatrième place du Billboard américain, un succès commercial extraordinaire pour un album jazz-fusion entièrement instrumental. Il influence tous les guitaristes qui viendront après lui : Lukather, Satriani, Vai… tous citent Beck comme la référence absolue. Jeff Beck mourra en janvier 2023, d’une méningite bactérienne, à soixante-dix-huit ans. « Blow By Blow » reste son testament le plus pur, sa déclaration d’amour à la guitare électrique comme instrument capable de tout dire sans jamais avoir besoin de mots.
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