Sortie 1969
Artiste Jeff BECK

Beck-Ola, Jeff Beck Group (1969) : le blues blanc le plus chaud de l’annee

Juin 1969. Jeff Beck, trente ans a peine, est deja une legende. Guitariste des Yardbirds de 1965 a 1966, remplacant d’Eric Clapton dans ce groupe fondateur du blues-rock britannique, fondateur de son propre Jeff Beck Group en 1967, il a publie l’annee precedente le premier album du groupe, Truth, un bloc de blues-rock incandescent qui a sideree les critiques et influence une generation entiere de guitaristes. Led Zeppelin, qui s’est forme quelques mois apres la dissolution du Jeff Beck Group original, doit enormement a cet album. Jimmy Page le reconnait volontiers, sans fausse modestie. Et voici maintenant Beck-Ola, le second album, enregistre en janvier et fevrier 1969, publie en juin de la meme annee. Meme groupe, meme intensite, meme foi absolue dans le pouvoir du blues electrique amplifie a plein volume. Mais quelque chose a change. La musique est plus sure d’elle-meme, plus brutale, plus directe. Comme si le groupe avait compris, entre les deux albums, que la subtilite n’avait aucun avenir dans ce qu’ils etaient en train de faire.

La formation du Jeff Beck Group version Beck-Ola est un concentre de talent futur. Rod Stewart au chant : il n’est encore personne, quelques singles rates, une reputation de chanteur de blues remarquable dans les cercles specialises de Londres. Ron Wood a la basse : lui non plus n’est pas encore connu du grand public. Aynsley Dunbar, le batteur du premier album, a ete remplace par Tony Newman. Et puis il y a l’addition spectaculaire de Nicky Hopkins au piano. Hopkins est l’un des pianistes de session les plus solicites de Londres, il a deja joue avec les Rolling Stones, les Who et les Kinks. Sa presence change la couleur de l’album, ajoute une dimension de rock classique americain, un pont sonore entre le boogie blues et la grandeur orchestrale.

Elvis, Beck, et le futur du rock

La decision la plus audacieuse de l’album est d’inclure deux reprises d’Elvis Presley : « All Shook Up » et « Jailhouse Rock ». En 1969, Elvis est revenu d’entre les morts artistiques avec son come-back televisuel de 1968, mais pour les jeunes Britanniques eleves au blues et au rock progressif, il appartient a une autre epoque. Jeff Beck n’en a cure. Il prend « All Shook Up » et la recadre dans un contexte de hard rock sans concession, la voix de Stewart hurlant au-dessus d’une section rythmique qui defonce les murs. « Jailhouse Rock » est completement demembree et reconstruite, meconnaissable mais fascinante. Le message est clair : le rock and roll originel etait du blues electrifie, et le Jeff Beck Group joue du blues electrifie, donc Elvis et Beck appartiennent au meme continuum sonore et historique. La boucle est boucllee.

« Plynth (Water Down the Drain) » est le coeur battant de l’album. Une epopee de blues-rock qui s’enflamme progressivement, avec Beck qui navigue entre des riffs pentatoniques magistralement construits et des solos d’une precision chirurgicale. Rod Stewart n’est pas encore le chanteur de stade qu’il deviendra, mais sa voix rauque et sensuelle colle parfaitement a cette musique brutale et organique. « Spanish Boots », compose par Ron Wood, est la premiere composition de ce qui deviendra le troisieme Rolling Stone. Wood a vingt-deux ans et deja une identite musicale propre, reconnaissable entre mille. « Rice Pudding », l’instrumental final, est une vitrine de la technique de Beck, ses doigts explorant des territoires de son que personne n’avait cartographies avant lui.

Beck-Ola atteint le numero 15 aux Etats-Unis, son meilleur classement a cette date. Mais le groupe ne profitera pas de ce succes. En decembre 1969, Beck est victime d’un grave accident de voiture. Entre-temps, Rod Stewart et Ron Wood rejoignent les Faces. Le Jeff Beck Group version originale cesse d’exister. Stewart deviendra l’une des plus grandes stars mondiales du rock. Wood rejoindra les Rolling Stones en 1975 et y est toujours. Nicky Hopkins continuera de jouer sur les disques de tout le monde jusqu’a sa mort en 1994. Et Jeff Beck restera jusqu’a sa mort en janvier 2023 le guitariste que tous les autres guitaristes citent comme leur preference secrete, leur modele absolu, leur reference ultime.

La dissolution du Jeff Beck Group a la fin de 1969 est l’une des grandes frustrations de l’histoire du rock britannique. Un groupe qui avait tout pour devenir le plus grand de sa generation, avec un guitariste hors norme, un chanteur en devenir, un bassiste a l’identite propre et un pianiste d’exception, se retrouve disperse aux quatre vents par les circonstances et les ambitions divergentes de ses membres. Beck lui-meme reformera le groupe sous une nouvelle forme, puis s’aventurera dans le jazz-rock fusion avec Blow by Blow (1975), l’un des albums de guitare les plus importants de la decennie. Mais cette premiere incarnation, celle de Truth et de Beck-Ola, reste irremplacable et irremplacee. C’etait du rock pur et dur, sans compromis, sans filet, avec la brutalite et l’elegance des meilleures choses que l’Angleterre rock des annees 60 ait produites.

Il faut aussi mentionner le contexte de l’enregistrement. Les sessions de Beck-Ola ont lieu dans les studios londonniens en plein coeur de l’hiver 1969, dans une ambiance de travail intense et fraternelle. Beck est un perfectionniste absolu qui peut refaire un solo quinze fois jusqu’a obtenir exactement ce qu’il entend dans sa tete. Ses partenaires, Rod Stewart en tete, apprennent enormement a son contact. La rigueur de Beck, son exigence intransigeante envers lui-meme et envers les autres, formate une generation de musiciens qui passent par ses groupes comme par une ecole du son. L’album qui en resulte porte toutes les marques de cette exigence : chaque note a sa raison d’etre, chaque arrangement est pense et repense jusqu’a trouver sa forme ideale. Beck-Ola n’est pas un disque improvise. C’est un disque construit avec la precision d’un horloger suisse et l’energie brute d’un forgeron gallois.

« Jeff Beck est le meilleur guitariste du monde. Rod Stewart, Ron Wood, Nicky Hopkins dans la meme salle : comment ce groupe a-t-il pu se separer ? » (Jimmy Page, interview 1975)

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Beck-Ola