Le loup qui fait danser l’Amérique

1965. L’Amérique est en ébullition. Les Beatles ont débarqué à New York l’année d’avant et tout le monde s’interroge: qui peut bien rivaliser avec ces quatre garçons dans le vent? La réponse vient du Texas, elle s’appelle Domingo Samudio, elle porte un turban de fakir et elle chante une comptine sur un chat et un mouton en criant « uno, dos, one, two, tres, cuatro ». Ce type va vendre des millions de singles en quelques semaines. Son groupe s’appelle Sam the Sham and the Pharaohs. Le disque s’appelle « Wooly Bully ». Et la question que tout le monde pose encore aujourd’hui reste entière: mais de quoi diable parle cette chanson?

Ce n’est pas une question rhétorique. Les paroles de « Wooly Bully » sont un mystère absolu, un non-sens délibéré qui a traversé soixante ans d’histoire du rock sans jamais livrer sa clé. Matty dit à Hatty qu’il a vu une chose avec deux grandes cornes et une mâchoire laineuse. Et? Et rien. La chanson tourne, la chanson danse, la chanson envahit le pays. C’est exactement comme ça que le meilleur rock and roll a toujours fonctionné: en vous emportant avant que vous ayez le temps de poser la moindre question sensée.

Domingo Samudio, le shaman du rock and roll texan

Domingo Samudio est né au Texas dans une famille mexicaine, il a baigné dans le rock and roll, le rhythm and blues et le gospel avant de trouver sa voie dans quelque chose de radicalement inclassable. Le nom de scène « Sam the Sham » dit tout: le gars revendique d’emblée une forme de duperie joyeuse, un carnaval permanent. Les Pharaohs, son backing group, n’ont pas leur pareil pour créer ce groove hypnotique à base d’orgue électronique et de saxophone aboyant. Leur look est parfaitement délirant: turbans, tenues de cérémonie antique, le groupe arrive parfois sur scène dans un vieux camion repeint en couleurs vives. Ce n’est pas du rock, c’est du théâtre ambulant, du cirque texano-égyptien.

Le groupe se forme à Dallas au début des années soixante et tourne comme des fous dans les clubs du Sud. Samudio joue de l’orgue debout, ce qui est déjà une performance physique, en hurlant ses textes avec une conviction absolue. MGM Records les signe en 1965 et sort « Wooly Bully » au printemps. La radio hésite: c’est trop bizarre, pas assez propre, pas assez peigné. Puis les auditeurs décident autrement. La chanson remonte les charts comme une fusée. La chanson la plus vendue de l’année 1965 aux États-Unis. Certifiée disque d’or. Nommée aux Grammy Awards. Figurant dans la liste Rock and Roll Hall of Fame des 500 chansons qui ont façonné le rock. Pas mal pour un type en turban qui chante une chanson sans signification apparente.

Wooly Bully: le grand mystère de la pop culture

Alors, de quoi ça parle vraiment? Le titre lui-même vient d’un chat que possédait Samudio, un matou prénommé Wooly Bully. Mais les paroles dépassent très vite la simple anecdote féline. Matty et Hatty, ces deux personnages sans visage, veulent apprendre une nouvelle danse. La créature aux cornes et à la mâchoire laineuse est le prétexte, le McGuffin, l’objet mystérieux qui fait avancer la machine. Certains y voient un mouton, d’autres un diable, d’autres encore le rock and roll lui-même qui vient corrompre la jeunesse. La beauté de la chose, c’est que Samudio lui-même entretient le flou artistique depuis toutes ces années.

Le non-sens assumé comme art de vivre, voilà qui préfigure une longue tradition du rock le plus libéré. On pense à « Tutti Frutti » de Little Richard, dont le texte original était tellement obscène qu’il fallut le réécrire pour la radio, et dont la version expurgée ne voulait plus rien dire du tout mais fonctionnait encore mieux. On pense à « Louie Louie » des Kingsmen, dont les paroles sont tellement marmonées et incompréhensibles que le FBI a ouvert une enquête pour déterminer si elles étaient obscènes. L’Amérique des sixties a une relation passionnelle avec les chansons qu’elle ne comprend pas. Et « Wooly Bully » est la reine de cette catégorie.

Le son Farfisa: quand l’orgue devient animal

L’instrument qui définit le son de « Wooly Bully », c’est un orgue électronique compact, ce clavier qui sonne comme un insecte géant sous amphétamines. Les Pharaohs le poussent dans ses derniers retranchements, lui arrachent des sons qui n’ont rien à voir avec la musique d’église ou les salons bourgeois. C’est l’orgue comme instrument de transgression, un son qui va directement dans les pieds et les hanches avant d’atterrir dans le cerveau. On retrouvera cette même tonalité au coeur du garage rock des années soixante, chez les Seeds, chez ? and the Mysterians avec l’immortel « 96 Tears », dans toute cette scène qui refuse de se laisser discipliner par le bon goût.

Ce qui est remarquable dans l’enregistrement de « Wooly Bully », c’est son apparente simplicité. Le producteur a eu l’intelligence de ne pas surproduire, de laisser tourner la machine, de ne pas couvrir l’énergie brute sous des arrangements superflus. Le riff est simple, répétitif, obsessionnel. La section rythmique enfonce des clous. Le saxophone aboie. Sam hurle. Et tout ça tient en deux minutes et demi qui semblent durer une éternité dans le bon sens du terme, dans le sens où on voudrait que ça ne s’arrête jamais.

Le décompte espagnol et la révolution discrète

Il faut s’arrêter sur ce détail qui passe souvent inaperçu tellement il est devenu familier: « Wooly Bully » commence par « uno, dos, one, two, tres, cuatro ». Un décompte qui mélange l’espagnol et l’anglais dans la même phrase. On est en 1965, le marché musical américain ne s’attend pas du tout à être accueilli en espagnol. Samudio s’en moque complètement. Il compte à sa façon, dans la langue de sa famille, de son quartier, de sa culture, et si vous ne suivez pas, c’est votre problème.

Cette insolence désinvolte est un geste politique, même si Sam the Sham ne s’embarrasse probablement pas de cette lecture sociologique. C’est l’Amérique latine qui s’invite dans le rock and roll anglosaxon, qui s’y installe sans demander la permission, qui y fait la fête. Un fils d’immigrés mexicains qui enfile un turban de pharaon et qui fait danser l’Amérique blanche: il y a dans ce paradoxe quelque chose d’absolument jubilatoire qui va bien au-delà de la simple chanson.

La postérité d’une bête impossible à domestiquer

Sam the Sham and the Pharaohs enchaîne avec d’autres succès. « Li’l Red Riding Hood » en 1966 est un délire sur le Petit Chaperon Rouge qui tutoie le top cinq américain, et la vision de Sam en grand méchant loup séducteur est une des images les plus délicieusement perverses du pop-rock de l’époque. Mais rien n’atteindra jamais la magie particulière du premier single. Samudio se bat toute sa carrière contre le statut d’artiste d’un seul tube, ce one-hit wonder qu’il refuse d’être et qu’il sera quand même aux yeux du grand public ingrat.

La postérité de « Wooly Bully » est considérable et souvent souterraine. Elle apparaît dans des dizaines de films et de séries télé dès qu’un réalisateur cherche à situer une scène dans l’Amérique de 1965. C’est une de ces chansons qui fonctionnent comme une machine à remonter le temps: dès que les premières notes retentissent, on est instantanément propulsé dans une Amérique d’avant la grande désillusion, d’avant le Vietnam qui embrase tout, d’avant les assassinats qui vont suivre. Une Amérique qui danse encore, qui rit encore, qui croit encore que la vie est une fête à laquelle on est tous invités.

La leçon de Sam the Sham

Domingo Samudio disparaît pratiquement des radars après la fin des années soixante, se reconvertit dans d’autres projets musicaux, revient de temps en temps pour des apparitions qui rappellent au public qu’il est toujours là. Mais « Wooly Bully » continue de tourner. Elle continue de mettre les gens en mouvement. Elle continue de poser cette question délicieusement sans réponse: c’est quoi, au fond, cette chose avec deux grandes cornes et une mâchoire laineuse? Le rock and roll lui-même, peut-être. Cette bête impossible à définir, impossible à discipliner, qui surgit du Texas comme d’une boîte de Pandore et qui change tout sur son passage.

En 1965, Sam the Sham ne fait pas de la musique sérieuse. Il fait quelque chose de bien mieux: de la musique nécessaire. Une musique qui sait que la vie est trop courte pour ne pas danser, que les questions sans réponse sont les plus belles, et que le meilleur moment pour commencer à bouger, c’est maintenant, tout de suite. « Uno, dos, one, two, tres, cuatro ». C’est parti. Et si quelqu’un dans la salle peut nous dire ce que c’est qu’un « wooly bully », on lui offre une tournée.

La note des passionnés

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Wooly Bully