Sortie 1973
Artiste John CALE

Paris 1919 de John Cale est l’un des albums les plus singuliers et les plus beaux de toute la décennie des années soixante-dix – un album qui n’a pas de voisins directs dans l’histoire de la musique rock, qui s’est créé son propre espace stylistique et qui y habite avec une souveraineté absolue. Cale, co-fondateur des Velvet Underground avec Lou Reed, avait déja montré avec ses albums précédents (Vintage Violence, The Academy in Peril) qu’il n’entendait pas suivre les voies conventionnelles de la carrière solo post-Velvet. Paris 1919 est la synthèse de toutes ses ambitions artistiques dans leur forme la plus achevée.

L’album est orchestral – pas du rock avec des cordes ajoutées comme décoration, mais de la musique véritablement orchestrale ou les arrangements de chambre font partie intégrante de la conception musicale. Le producteur Chris Thomas, qui allait ensuite produire les Sex Pistols (Never Mind the Bollocks) et une grande partie de la discographie de Roxy Music, avait compris comment enregistrer cette instrumentation complexe sans la rendre froide ou académique. Les cordes de Paris 1919 sonnent chaudes, expressives, organiques – elles respirent.

Les textes de Cale sont d’une densité littéraire rare dans le rock. « Child’s Christmas in Wales » est inspiré du poème de Dylan Thomas, capturant la magie et l’étrangeté de l’enfance galloise de Cale avec des images qui oscillent entre le réalisme et l’onirisme. « Macbeth » transpose Shakespeare dans un contexte contemporain avec une économie et une précision qui montrent un esprit brillant capable de condenser des siècles de culture en trois minutes de chanson. « Graham Greene » évoque le romancier britannique avec une tendresse mélancolique.

« Paris 1919 » en titre est peut-etre la plus belle chanson de l’album – une évocation de la ville de Paris juste après la Première Guerre mondiale, au moment de la Conférence de Paix, avec une mélodie d’une beauté atemporelle et des paroles qui mêlent l’histoire, la géographie et l’intimité personnelle avec une aisance qui semble effortless mais qui révèle en réalité un travail d’orfèvre. « Half Past France » et « Andalucia » complètent ce voyage géographique et temporel avec des tableaux musicaux d’une précision impressionniste.

La guitare acoustique de Cale, ses claviers et sa viola (il est formé en tant que violoniste) interagissent avec les arrangements orchestraux dans un dialogue permanent qui crée des textures d’une richesse particulière. Cale est un musicien qui pense en termes de couleurs sonores et de timbres autant qu’en termes de mélodie et d’harmonie, et cette façon d’entendre la musique – héritée de sa formation classique au Conservatoire de Cardiff et de ses années d’experimentation new-yorkaise avec La Monte Young – est ce qui donne a Paris 1919 sa dimension extra-ordinaire.

L’influence de Paris 1919 sur la musique qui a suivi est difficile a cartographier précisément parce qu’elle est diffuse et profonde. Des groupes comme Prefab Sprout, XTC dans leurs configurations les plus orchestrales, et des artistes comme Scott Walker dans ses périodes les plus ambitieuses, portent l’empreinte de ce que Cale avait réalisé – la preuve qu’on pouvait faire de la pop intelligente avec des arrangements sophistiqués sans trahir la spontanéité et l’émotion qui sont l’essence de la musique populaire.

Paris 1919 est un album pour les amoureux de la musique dans son sens le plus large – ceux qui n’ont pas peur d’une chanson sur Macbeth ou d’une évocation de la Conférence de Paix, ceux qui croient que la complexité et la beauté ne sont pas contradictoires. Il a été justement reconnu comme l’un des chef-d’oeuvres de son époque, et les décennies n’ont pas diminué sa force.

John Cale avait quitté les Velvet Underground en 1968, en désaccord avec Lou Reed sur la direction artistique du groupe. Reed voulait aller vers une pop plus accessible, Cale voulait continuer dans l’expérimentation. Cette tension créatrice – entre l’accessibilité et l’expérimentation – est aussi présente dans Paris 1919, mais ici elle est résolue d’une façon qui donne la victoire aux deux camps simultanément. L’album est expérimental dans ses conceptions mais accessible dans ses mélodies, sophistiqué dans ses arrangements mais direct dans ses émotions.

Chris Thomas comme producteur a joué un rôle crucial dans la réalisation de Paris 1919. Thomas avait une capacité rare a comprendre la vision de l’artiste avec lequel il travaillait et a trouver les moyens techniques de la réaliser sans l’imposer a sa propre esthétique. Avec Cale, il a créé un son d’album qui semble entièrement organique – comme si les arrangements orchestraux avaient toujours été là, comme si la musique n’avait pas pu prendre d’autre forme. C’est la définition de la grande production.

La dimension galloise de Cale – il est né a Garnant, dans la vallée de la Swansea, et le gallois était sa première langue – donne a Paris 1919 une couleur particulière. Cette Galles industrielle et rurale, avec son tradition chorale et sa langue celtique, est une référence culturelle qui imprègne les textes sans jamais les rendre obscurs pour un auditeur non-gallois. Cale parlait de son enfance et de sa culture d’origine avec la distance nécessaire pour en faire de la poésie universelle.

Sur X : @therealjohncale

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Paris 1919