Woodstock, Various Artists (1970) : le son d’une generation
Aout 1969. Pendant trois jours et trois nuits dans une ferme de Bethel, New York, pres de cinq cent mille personnes ecoutent de la musique sous la pluie, dans la boue, dans l’amour et le chaos. Woodstock n’est pas seulement un festival de musique : c’est un evenement historique, un moment ou une generation s’est rassemblee et a momentanement cru qu’elle pouvait changer le monde par la force de la communaute et de la musique. Un an plus tard, en 1970, Michael Wadleigh publie son documentaire sur le festival et Columbia Records publie la bande originale en triple album. Woodstock, ce monument de vingt-deux chansons reparties sur trois disques, est le document sonore le plus complet et le plus fidele de cet evenement extraordinaire, le temoignage de ce que c’etait d’etre la et d’entendre ces musiciens jouer pour cette foule dans ce contexte unique.
La selection des artistes et des chansons reflete la diversite et l’ambition du festival original. Richie Havens ouvre avec « Freedom », improvisation de dix minutes qui est devenue l’une des images les plus fortes de tout Woodstock. Joe Cocker chante « With a Little Help from My Friends » avec une intensite qui transforme la chanson des Beatles en quelque chose d’entierement different et d’entierement personnel. Carlos Santana joue « Soul Sacrifice » avec un groupe qui est pratiquement inconnu du grand public a ce moment-la et dont la performance a Woodstock lancera une carriere mondiale. Joan Baez chante « Joe Hill » avec une conviction politique et une beaute melodique qui capturent l’esprit de lutte sociale qui anime une partie significative du public.

Jimi Hendrix et l’hymne national transforme
La performance de Jimi Hendrix a Woodstock est peut-etre la plus celebree et la plus commentee de tout le festival. Jouant apres presque tout le monde d’autre, au petit matin du troisieme jour devant une foule decimee par la fatigue et l’exodus, Hendrix transforme « The Star-Spangled Banner » en un commentaire musical sur l’Amerique de 1969 : les bombardements du Vietnam simules par les feedbacks de sa guitare, les accords de l’hymne distordus et reconnaissables, la beaute et la violence coexistant dans la meme performance. C’est l’un des moments les plus politiques et les plus artistiques de toute l’histoire du rock, une fusion de la musique et du commentaire social d’une puissance et d’une intelligence rares.
Country Joe McDonald chante sa chanson anti-Vietnam avec une franchise et un humour qui la rendent encore plus dure que si elle etait purement polemique. The Who joue avec une energie et une agressivite qui font penser que Pete Townshend veut detruire physiquement la scene. Jefferson Airplane, Creedence Clearwater Revival, Sly and the Family Stone : chaque performance est un chapitre dans le roman de ce festival, une facon differente d’etre present a un moment de l’histoire collective de toute une generation americaine.
L’album Woodstock a ete critique pour ses choix et ses exclusions. Certains des moments les plus importants du festival ne sont pas sur le disque. Mais comme document de l’esprit et de l’energie de cet evenement, comme temoignage sonore d’un rassemblement humain exceptionnel, il reste irremplacable. C’est la bande-son d’une utopie, imparfaite comme toutes les utopies, magnifique pour les memes raisons. Trois jours en aout 1969 ou tout semblait possible, ou la musique semblait pouvoir changer le monde. L’album garde cette conviction intacte.
Il faut parler de la production de l’album Woodstock pour comprendre l’exploit technique qu’il represente. Enregistrer un festival de musique en conditions live en 1969 etait un defi considerable. Les equipements de l’epoque ne permettaient pas de capturer avec fidelite la puissance sonore de groupes jouant pour des centaines de milliers de personnes en plein air. Eric Blackstead, le producteur executif du son, et ses ingenieurs ont du faire des choix difficiles concernant la placement des microphones, les niveaux d’enregistrement, les equilibres entre les instruments. Le resultat n’est pas parfait techniquement, certaines performances souffrent de problemes de son qui ne peuvent pas etre entierement corriges en post-production. Mais cette imperfection est aussi une authenticite : on entend les conditions reelles du festival, avec tout ce que ca implique de bruit de foule, de feedback, de changements de conditions meteorologiques.
La selection des performances incluses dans l’album a fait l’objet de choix editoriaux importants. Country Joe and the Fish, qui ont joue une des performances les plus acclamees du festival, sont representes mais pas dans leur meilleure version. Neil Young, qui etait present avec CSNY, a refuse que ses performances soient incluses. The Band a joue mais n’est pas sur le disque. Ces absences sont frustrantes mais font partie de la nature de tout document historique : on ne peut pas tout capturer, et les choix de ce qu’on inclut et de ce qu’on exclut disent autant sur le moment que les performances elles-memes. L’album Woodstock est une version de Woodstock, la version que ses producteurs ont choisie de raconter. D’autres versions auraient pu etre racontees. Celle-ci est restee dans la memoire collective comme la version canonique.
La signification de Woodstock dans l’histoire culturelle americaine ne peut pas etre reduite a un simple evenement musical. C’est le moment ou une generation a pris conscience de sa propre existence comme force collective, ou l’utopie hippie a eu, le temps d’un week-end, l’apparence de la realite. Les organisateurs attendaient cinquante mille personnes. Il en est venu cinq cent mille. Cette multiplication par dix de l’assistance prevue n’est pas seulement un probleme logistique. C’est le signe que quelque chose de plus grand que le festival lui-meme etait en train de se passer, que des centaines de milliers de jeunes Americains avaient besoin de se retrouver en un meme endroit pour confirmer qu’ils etaient reels, qu’ils existaient, que leur vision d’un monde different n’etait pas un delire isole mais une conviction partagee. L’album Woodstock garde cette conviction vivante.
« Woodstock a prouve que la musique pouvait rassembler des millions de personnes dans l’amour et la paix. Meme si ca n’a dure que trois jours. » (Joan Baez)
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