Sortie 1970

Rod Stewart est l’un de ces paradoxes vivants dont le rock a le secret : un homme qui a passe sa carriere a etre simultanement membre d’un groupe et soliste, et qui a reussi les deux avec une aisance deconcertante. En 1970, alors qu’il est encore le chanteur des Faces (l’ex-Small Faces rejoints par lui et Ron Wood), il sort Gasoline Alley, son deuxieme album solo sur Vertigo Records. Et cet album est une revelation pour tous ceux qui ne voyaient en lui que le chanteur de front d’un groupe de rock.

Roderick David Stewart est ne le 10 janvier 1945 a Highgate, dans le nord de Londres, de parents ecossais. Sa voix, rauque et immediatement reconnaissable entre toutes, est un instrument naturel d’une expressivite exceptionnelle. Il n’a pas eu besoin d’apprendre a chanter au sens academique du terme : cette voix etait la depuis le debut, grainees, chaude, capable de monter dans les aigus avec une facilite qui semble defier la physique et de descendre dans les graves avec une chaleur qui enveloppe l’auditeur comme une etreinte.

Gasoline Alley marque un tournant dans la carriere de Stewart. Son premier album solo, An Old Raincoat Won’t Ever Let You Down (1969), avait ete bien recu par la critique mais etait reste confidentiel. Celui-ci va plus loin dans les directions qui lui sont les plus naturelles : le folk-rock britannique dans ses heritages les plus profonds, la country americaine qu’il a absorbe depuis l’enfance, le blues electrique qui court dans ses veines depuis ses premiers concerts. C’est un album de melange, un album de frontieres abolies entre les traditions musicales.

La chanson titre, ‘Gasoline Alley’, est une pure merveille. Construite sur un picking de guitare acoustique hypnotique, elle evoque avec nostalgie la rue de l’enfance, les odeurs familières, les anciens amis qu’on ne revoit plus. Stewart chante avec une intimite totale, comme s’il vous confiait quelque chose qu’il n’a jamais dit a personne d’autre. C’est la magie de sa voix : on a toujours l’impression qu’il parle directement a vous et a vous seul, meme quand il chante devant des milliers de personnes.

‘It’s All Over Now’, reprise du classique de Bobby Womack popularise par les Rolling Stones, est transformee ici en quelque chose de tres personnel. Stewart s’approprie les chansons des autres avec une facilite qui pourrait sembler arrogante si elle n’etait pas si manifestement sincere. Il chante ces chansons comme si elles etaient nees de lui, et ce faisant il les fait siennes pour de vrai, les reinventant plutot que de les copier.

Ron Wood, son futur camarade des Faces et plus tard des Rolling Stones, joue de la guitare sur plusieurs titres. La complicite entre les deux hommes est palpable dans les enregistrements, une musicalite partagee qui transcende les mots et qui se manifeste dans la facon dont les deux instruments dialoguent. Wood apporte un feeling particulier, une chaleur instrumentale qui correspond parfaitement a l’esthetique de l’album.

‘Lady Day’, le titre compose a l’origine par John Lennon et Paul McCartney qui offre a Stewart l’occasion de rendre hommage a la grande chanteuse de jazz Billie Holiday, montre l’etendue culturelle d’un homme dont les influences ne se limitent pas au rock. Stewart a toujours revendique ses dettes envers le jazz, le gospel, le folk ecossais et la soul americaine. Ces influences multiples sont toutes presentes dans Gasoline Alley, layer apres layer.

L’album se vend modestement au moment de sa sortie, mais il construit patiemment la reputation de Stewart comme l’un des meilleurs chanteurs de sa generation. Les critiques britanniques les plus exigeants le placent immediatement parmi les artistes les plus importants a surveiller. Ils n’auront pas longtemps a attendre : l’annee suivante, avec Every Picture Tells a Story (1971) et le single ‘Maggie May’, Rod Stewart connaitra la consecration mondiale et deviendra l’une des plus grandes stars du rock international.

Sur X : @rodstewart

Mais Gasoline Alley reste l’album de la maturite naissante, celui ou Rod Stewart a trouve sa voie sans encore savoir jusqu’ou elle le menerait. C’est souvent ainsi avec les grands albums : ils contiennent en eux la promesse de ce qui vient, sans se douter qu’ils sont deja, en eux-memes, quelque chose d’accompli et de necessaire. La rue qui sent l’essence et l’asphalte chaud est toujours la, quelque part dans la memoire collective du rock britannique.

La note des passionnés

4,0 /5

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Gasoline Alley