Santana. San Francisco, septembre 1970. Un an après Woodstock, après la révélation totale, après que le monde entier a découvert ce jeune guitariste mexicain qui faisait pleurer sa guitare sur un rythme afro-cubain, Carlos Santana entre en studio avec ses musiciens et enregistre « Abraxas ». Ce second album est une perfection. Il passe six semaines au sommet des charts américains. Il redéfinit pour toujours ce que le mot « fusion » peut signifier en musique populaire.
L’album s’ouvre sur « Singing Winds, Crying Beasts », une introduction instrumentale composée par le claviériste Michael Carabello. Cinq minutes d’atmosphère pure, de percussions qui murmurent, de claviers qui flottent, avant que tout explose dans « Black Magic Woman ». Ce morceau, écrit à l’origine par Peter Green du groupe Fleetwood Mac, devient entre les mains de Santana quelque chose d’entièrement différent. Carlos en fait une démonstration de son art : le son de sa guitare, cette sonorité si personnelle qui semble être à mi-chemin entre le cri et la caresse, transforme une bonne chanson de blues-rock en une oeuvre monumentale.
La transition vers « Gypsy Queen », une composition de Gabor Szabo, est d’une fluidité parfaite. Les deux morceaux fusionnent en une seule entité de sept minutes qui est l’un des sommets de l’album. Neal Schon jouera des parties de guitare rythmique, mais c’est Gregg Rolie qui assure les claviers Hammond B3 avec une expertise soul et gospel qui donne au son Santana sa chaleur caractéristique.
« Oye Como Va » est un cadeau fait à Tito Puente, le grand maître de la musique latine. Puente avait écrit ce morceau en 1963, une perfection de mambo et de jazz latin. Santana le transforme en hymne rock à la portée universelle. Carlos a souvent dit que sa version était un hommage sincère à Puente et que la réaction de ce dernier, sa joie et sa fierté quand il a entendu ce que Santana avait fait de sa composition, était l’une des plus belles récompenses de sa carrière.
« Incident at Neshabur » est une composition instrumentale en deux parties, d’abord en compagnie du pianiste de jazz Alberto Gianquinto, puis en version band complète. C’est l’une des démonstrations les plus impressionnantes des capacités instrumentales du groupe, capable de naviguer entre jazz, latin et rock avec une aisance qui semble naturelle et instinctive.
« Samba Pa Ti » est peut-être la pièce la plus personnelle de l’album. Carlos Santana l’a composée pour une femme qui l’avait quitté. C’est une ballade instrumentale d’une mélancolie douce, où la guitare chante avec une expressivité vocale absolue. Pas besoin de paroles. Le son de la guitare dit tout. C’est de la musique pure, de la communication directe entre l’artiste et l’auditeur sans aucun intermédiaire verbal.
La pochette est signée Mati Klarwein, le même artiste qui a réalisé la pochette de « Bitches Brew » de Miles Davis. La peinture, intitulée « Annunciation », représente une figure féminine ailée dans un contexte visuel riche et complexe qui mêle symbolisme latin, surréalisme et iconographie religieuse. C’est une image frappante, immédiatement reconnaissable, parfaite pour un album qui lui-même mélange des traditions culturelles multiples.
Le titre « Abraxas » vient du roman « Demian » de Hermann Hesse. Abraxas est dans la tradition gnostique une divinité qui unit les contraires, le bien et le mal, la lumière et l’obscurité, le masculin et le féminin. Carlos Santana était alors profondément intéressé par la philosophie orientale et la spiritualité universelle. Cette quête spirituelle transparaît dans la musique, qui cherche constamment à dépasser les frontières et à fusionner les opposés.
L’album est enregistré aux studios de Wally Heider à San Francisco entre avril et juillet 1970. Le producteur Fred Catero travaille avec le groupe pour capturer un son live et organique. Les musicians jouent ensemble dans la même pièce, comme ils le feraient en concert. Cette approche donne à l’album une spontanéité et une cohésion que les enregistrements par overdub ne peuvent reproduire.
« Abraxas » est l’un des dix albums de rock les plus vendus de l’année 1970. Il reste aujourd’hui l’un des disques les plus influents de la musique populaire américaine. Des millions d’auditeurs à travers le monde ont découvert grâce à lui les richesses de la musique afro-cubaine et latine. Carlos Santana a fait oeuvre de passeur culturel autant que d’artiste rock. C’est une double réussite qui mérite un double respect.
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