Santana, Santana (1969) : les percussions qui ont change le rock
Aout 1969. Le festival de Woodstock est en train de se derouler dans une boue celebre de l’Etat de New York, et un groupe pratiquement inconnu du grand public americain monte sur scene et joue quarante-cinq minutes de latin rock qui changent la perception de ce que le rock peut etre. Carlos Santana, guitariste mexicano-americain de San Francisco, et ses musiciens introduisent dans le rock americain de 1969 quelque chose qu’il n’avait pas encore : les percussions afro-cubaines, les congas et les timbales au premier plan, pas en accompagnement mais en protagonistes. Le groove polyrhythmique de la musique afro-cubaine, la chaleur et la couleur des musiques caribeennes, le rock psychedelique de San Francisco : cette fusion va creer quelque chose d’entierement nouveau que le grand public n’entend pas en concert depuis les clubs de Mission Street a San Francisco. Santana, le premier album sorti en aout 1969, quelques jours avant Woodstock, est le document sonore de cette naissance.
Carlos Santana est ne en 1947 a Autlan de Navarro, dans l’Etat de Jalisco au Mexique. Son pere est musicien de mariachi, et Carlos grandit berce par la musique mexicaine traditionnelle avant de decouvrir le blues americain et le rock’n’roll a Tijuana, ville frontiere ou les deux cultures se rencontrent et se melangent. Il arrive a San Francisco a dix-sept ans, en 1963, et s’immerge immediatement dans la scene folk et blues de la ville. La Bay Area, qui est en train de devenir la capitale mondiale du rock psychedelique, lui offre un milieu musical d’une richesse et d’une diversite exceptionnelles. Santana absorbe tout, le blues, le jazz, le rock, la soul, et y ajoute les rythmes et les couleurs de la musique afro-cubaine qu’il a rencontres dans les clubs latinos de San Francisco.

Evil Ways et la revelation d’un son nouveau
« Evil Ways » est le premier single du groupe, une chanson de Willie Bobo que Santana transforme en vehicule pour son son particulier : des congas et des timbales qui donnent la pulsation rythmique de base, une guitare electrique de Carlos dont les solos ont cette qualite de voix humaine amplifiee qui le distinguera de tous ses contemporains, et un orgue Hammond qui cree le pont entre le latin et le rock. La chanson est accessible, dansante, avec un refrain melodique immediat qui explique son succes radio. Mais elle est aussi complexe dans ses arrangements rythmiques, avec plusieurs couches de percussion qui interagissent dans une danse polyrhythmique heritee des traditions afro-cubaines et rendues rock par l’electricite du groupe.
« Soul Sacrifice », le morceau de batterie et de percussions du groupe, est devenu l’un des grands moments du film de Woodstock. Michael Shrieve, le batteur de dix-neuf ans, et ses partenaires aux percussions jouent pendant pres de onze minutes une extase rythmique collective qui transcende les categories musicales et touche quelque chose de plus primitif et de plus universel. La performance a Woodstock de « Soul Sacrifice » est peut-etre le meilleur argument que le rock des annees 60 ait produit pour demontrer que la musique populaire peut atteindre les memes hauteurs de transcendance que la musique rituelle des societes traditionnelles.
Carlos Santana continuera pendant plus de cinquante ans a faire de la musique, reinventant son son a chaque decennie tout en restant fidele a la synthese qui l’a cree. Il collaborera avec Miles Davis, avec Wayne Shorter, avec Eric Clapton, avec de nombreux artistes de tous les genres musicaux. Il remportera des Grammys dans les annees 90 avec un album qui ramenera son nom au sommet des charts apres des annees de semi-oubli commercial. Mais Santana, ce premier album de 1969, restera toujours le document fondateur, le moment ou un guitariste mexicano-americain et ses amis ont convaincu l’Amerique que le rock pouvait avoir d’autres couleurs que celles du blues de Chicago et de la pop britannique. Un debut qui contient deja toute la promesse de ce que Santana sera pendant plus d’un demi-siecle.
La place de Santana dans l’histoire de la musique americaine est plus complexe et plus importante qu’on ne le dit generalement. En introduisant les percussions afro-cubaines et le groove latin dans le rock americain de 1969, Santana n’accomplit pas seulement une fusion musicale interessante : il commence le processus de latinisation de la musique populaire americaine qui s’accelerera dans les decennies suivantes jusqu’a devenir l’une des forces dominantes de l’industrie musicale mondiale. Les rythmes latins qui envahissent la pop americaine a partir des annees 90, la croissance explosive de la musique latine comme marche global, les artistes comme Marc Anthony, Jennifer Lopez, Shakira : tous doivent quelque chose, directement ou indirectement, a ce que Carlos Santana a commence sur la scene de Woodstock en 1969. Ce n’est pas exagere de dire que sans Santana, l’histoire de la musique populaire americaine des cinquante dernieres annees aurait ete differente. Les Latino-Americains etaient presents en Amerique depuis plus longtemps que les Europeens blancs. Ils attendaient seulement le musicien qui donnerait leur son la visibilite et la legitimite qu’il meritait. Carlos Santana a ete ce musicien.
Il faut aussi parler du contexte de la production de cet album. Clive Davis, le president de Columbia Records a l’epoque, a compris immediatement apres Woodstock que Santana etait une signature majeure pour son label. Il leur donnera les ressources et la liberte artistique necessaires pour developper leur son dans les albums suivants. « Abraxas » en 1970 et « Santana III » en 1971 confirmeront que le groupe n’etait pas une curiosite d’un festival mais une force musicale durable. Mais ce premier album reste le plus pur, le plus direct, celui ou tout est encore a inventer et ou chaque note est portee par l’enthousiasme de musiciens qui savent qu’ils font quelque chose de nouveau.
« Quand Santana est monte sur scene a Woodstock, tout le monde a compris qu’il se passait quelque chose de nouveau. Pas de la politique, pas de la revolution. Juste de la musique. Et c’etait suffisant. » (Bill Graham, promoteur)
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