Huit ans. Pendant huit longues annees, les fans d’AC/DC avaient attendu. Depuis Stiff Upper Lip en 2000, le groupe australien avait fait le silence, laissant tourner ses albums classiques sur les chaines, remplissant des stades lors de tournees colossales, mais refusant de creer de nouveaux materiaux. Et puis, en octobre 2008, Black Ice arriva comme un coup de tonnerre dans un ciel apparemment serein. Produit par Brendan O’Brien – l’homme derriere les grands albums de Pearl Jam et Bruce Springsteen – enregistre dans les studios de Vancouver avec le soin d’une oeuvre attendue depuis trop longtemps, Black Ice ne cherchait pas a reinventer AC/DC. Il cherchait a etre l’album d’AC/DC le plus AC/DC possible. Et c’est precisement ce qu’il est : un monument de hard rock old school, un hommage a la puissance brute du rock and roll, un rappel sonore que lorsque Angus Young balance un riff de guitare et que Brian Johnson ouvre la bouche, il n’y a rien d’autre a faire que de lacher prise et de se laisser emporter par la maree.
Le retour des fils prodigues du hard rock
Pour comprendre l’accueil triomphal reserve a Black Ice – l’album debuta numero un dans trente-deux pays simultanement, un record – il faut comprendre ce qu’AC/DC represente dans l’imaginaire rock mondial. Forme a Sydney en 1973 par les freres Angus et Malcolm Young, le groupe a toujours eu une relation particuliere avec la simplicite : des riffs de guitare reduits a leur essence la plus pure, une rythmique de batterie et de basse qui ne cherche jamais a faire de la dentelle, des paroles qui parlent de rock and roll, de femmes, de whisky et de vitesse avec une jubilation totalement assumee. La mort de Bon Scott en 1980 aurait pu etre la fin du groupe, mais l’arrivee de Brian Johnson et la sortie de Back in Black la meme annee fut l’une des plus belles resurrections de l’histoire du rock. Depuis lors, AC/DC a maintenu une coherence stylistique absolue, changeant si peu d’un album a l’autre que les mauvaises langues ont toujours pretendu qu’ils avaient enregistre le meme album depuis 1976. Mais cette coherence est une force, pas une faiblesse : elle est la marque d’artistes qui savent exactement ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent faire.
Angus Young, sorcier du riff eternel
Le veritable heros de Black Ice est, comme toujours, Angus Young. A cinquante-trois ans, ce petit homme en uniforme d’ecolier continue de jouer de la guitare avec une energie et une inventivite qui feraient honte a des guitaristes deux fois plus jeunes. Sur Rock N Roll Train, le single d’ouverture, son riff principal est une de ces creations qui semblent avoir toujours existe : simple au point de paraitre evidence, mais impossible a concevoir avant qu’il ne l’ait fait. War Machine est une autre demonstration de sa maitrise du riff hard rock, avec cette capacite a creer une urgence physique a partir de quelques notes judicieusement agencees. Stormy May Day part dans une direction plus groovy, avec un motif de guitare syncopee qui rappelle les meilleures periodes de Highway to Hell. Tout au long de l’album, Young alterne entre les grandes envolees de solos emblematiques et le jeu de riff fondamental qui est son coeur de metier, ne faisant jamais de concession a la mode ni a la virtuosite gratuite. Malcolm Young, son frere aine, est la fondation rythmique sur laquelle tout repose : son jeu de guitare rythmique est l’un des mieux gardes de tout le rock, alliant puissance et precision avec une economie de gestes absolue.
Brian Johnson et la voix de la colere joyeuse
Brian Johnson a maintenant vieilli avec le groupe, et sa voix, cette machine a crier qui semblait defier les lois de la physiologie humaine, a perdu un peu de ses extremes les plus aigus. Mais ce qu’il a gagne en contrepartie, c’est une chaleur et une presence qui donnent a ses performances sur Black Ice une dimension humaine que ses premiers albums avec le groupe n’avaient pas toujours. Sur Spoilin’ for a Fight, il menace et gronde avec une conviction totale. Sur Anything Goes, il celebre la liberte avec une joie communicative. Sur le titre eponyme Black Ice, il chante avec une sensualite rock que peu de chanteurs de sa generation peuvent encore atteindre. Johnson est l’une des grandes voix du hard rock, et Black Ice lui donne les chansons necessaires pour le rappeler.
Un monument pour l’eternite du rock
Les critiques les plus exigeants ont parfois reproche a Black Ice son manque d’ambition, sa previsibilite, son refus de l’evolution. Ces critiques ratent completement le point. AC/DC n’a jamais pretendu etre un groupe d’avant-garde. Depuis le debut, leur mission a ete claire : faire du rock and roll le plus direct, le plus puissant, le plus jouissif possible. Dans cette mission, Black Ice est une reussite totale. Les seize titres de l’album constituent une experience de quarante-cinq minutes d’une efficacite redoutable : il n’y a pas un moment de remplissage, pas un titre qui soit en-dessous du niveau global. La production de Brendan O’Brien est exemplaire dans sa facon de capturer la puissance brute du groupe tout en lui donnant un son modern et dense. La tournee mondiale qui suivit la sortie de l’album fut l’une des plus lucratives de l’histoire du rock, confirmant qu’AC/DC etait et restait l’un des plus grands groupes de rock de tous les temps. Black Ice est la celebra tion d’une fidelite a soi-meme et a ses fans qui force le respect : dans un monde ou l’authenticite est rare, AC/DC n’a jamais ete autre chose que ce qu’il a toujours ete. Et c’est precisement cela qui le rend immortel.
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