Aerosmith renait des cendres, le moteur dans le rouge
1989. Voila dix ans qu’on enterrait Aerosmith sous les seringues et les querelles. Et puis non. Avec « Pump », les cinq voyous de Boston signent le disque de leur seconde vie, celui qui transforme une bande de rescapes en machine de guerre stadium. Steven Tyler et Joe Perry, les Toxic Twins enfin sevres, ont retrouve la rage des debuts plus une science du tube qu’ils n’avaient jamais possedee. Ce nouvel album de la reconquete, dans la foulee du triomphe de « Permanent Vacation », c’est le moment ou le groupe cesse de courir derriere son passe pour le pulveriser.
Direction Vancouver, studios Little Mountain Sound, sous la houlette du producteur Bruce Fairbairn et de son ingenieur Bob Rock, le tandem qui venait d’envoyer Bon Jovi dans la stratosphere. Fairbairn impose la discipline, la prise de son enorme, les choeurs gospel et cette section de cuivres qui vient claquer au coin des riffs. Le groupe, propre pour la premiere fois depuis des lustres, travaille avec une concentration nouvelle, epaule par des paroliers de luxe comme Desmond Child, Jim Vallance et Holly Knight, et chaperonne par le legendaire directeur artistique John Kalodner.
Une mitraille de tubes
« Love in an Elevator » ouvre les hostilites, riff graisseux et refrain en lettres capitales, hymne a la bagatelle dans une cage d’ascenseur. Mais le sommet, c’est « Janie’s Got a Gun ». Tyler s’attaque a l’inceste et a la violence faite aux enfants, sujet glacant porte par une melodie bouleversante et un clip signe David Fincher, futur maitre du cinema noir. Le morceau decrochera un Grammy et prouvera qu’Aerosmith peut etre autre chose qu’une bande de fetards. « What It Takes » deroule la grande ballade lacrymale, « The Other Side » carbure aux cuivres Motown, « F.I.N.E. » renoue avec le hard le plus crasseux.
Le disque ose aussi parler de sa propre histoire. « Monkey on My Back » raconte sans detour l’enfer de la dependance et la liberation par la cure, aveu brut d’un Tyler qui a regarde la mort en face. Entre les morceaux, le groupe glisse des interludes etranges, dulcimer, percussions, piano bastringue, des respirations qui transforment l’album en voyage plutot qu’en simple collection de singles. Cette ambition, ce souci du detail, voila ce qui separe « Pump » d’un vulgaire disque de hard FM calibre pour les radios.
Le disque part comme des petits pains, sept fois disque de platine aux Etats Unis, propulsant le groupe au rang de divinites MTV. La pochette, ces camions anciens empiles comme un totem mecanique, restera dans toutes les memoires. « Pump », c’est le son d’un groupe qui a regarde l’abime en face et qui revient en hurlant qu’il est bien vivant. Une lecon de resurrection, le poing leve et le moteur dans le rouge.
Trente ans plus tard, on mesure l’exploit. Combien de groupes ont survecu a la decennie qui les avait broyes pour signer ensuite leur plus gros succes ? Aerosmith l’a fait, et « Pump » reste la preuve sonore que le rock’n’roll, quand il a vraiment decide de ne pas mourir, peut renaitre plus fort que jamais. Steven Tyler, echarpes au micro et bouche immense, n’a jamais aussi bien chante. Joe Perry, sa Les Paul en bandouliere, n’a jamais aussi bien saigne ses cordes. Le reste de la bande, Brad Whitford, Tom Hamilton, Joey Kramer, tient la baraque avec une assurance de vieux briscards.
Ecoutez encore l’enchainement des singles, la facon dont chaque refrain s’imprime des la premiere ecoute. Voila le secret de « Pump », un album qui ne triche jamais, qui assume son cote grand public sans renier une seconde sa crasse originelle. Du rock de stade, oui, mais du rock de stade avec une ame, des tripes et une histoire de rachat qui donne encore des frissons. Le grand retour des morts vivants du hard americain, un disque qui a redonne ses lettres de noblesse a une formation qu’on disait condamnee. La machine Aerosmith venait de redemarrer pour de bon, et plus rien ne l’arreterait avant longtemps.
Le sacre d’un retour
La tournee qui suit transforme l’essai. Aerosmith ecume les stades du monde entier, et Steven Tyler, sobre et increvable, prouve soir apres soir qu’il reste l’un des plus grands frontmen de l’histoire du rock. Sa complicite avec Joe Perry, ressoudee apres des annees de guerre froide, eclate a chaque solo, a chaque echange de regards complices au bord de la scene. Le groupe redecouvre le plaisir simple de jouer ensemble, sans la chimie qui avait failli tous les tuer.
« Pump » s’inscrit dans une trajectoire ascendante qui culminera quelques annees plus tard avec « Get a Grip » et une avalanche de ballades planetaires. Mais c’est bien ici, en 1989, que tout se joue, que le groupe passe du statut de survivant a celui de mastodonte indeboulonnable. Les radios FM americaines en font leur pain quotidien, MTV diffuse ses clips en boucle, et une nouvelle generation decouvre, ebahie, que ces papys du hard ont encore de l’essence dans le reservoir.
Quarante minutes de rock genereux, taille pour les arenes mais jamais bete, voila ce que reste « Pump ». Un disque qui marie la nostalgie des seventies a la production tonitruante de son epoque, sans jamais sonner date. La preuve definitive qu’Aerosmith avait encore beaucoup de choses a dire, et la confirmation qu’aucun groupe, meme au plus profond de l’abime, ne doit jamais etre enterre trop vite. Le rock’n’roll, ce vieux phenix, renait toujours de ses cendres quand on l’attend le moins.
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