Sheffield, 1987 : quatre ans de chantier pour fabriquer le monstre
Il y a des albums qu’on enregistre en deux semaines avec du whisky tiède et beaucoup de cran. Et puis il y a Hysteria. Sorti le 3 août 1987, le quatrième disque de Def Leppard, la bande de prolos surdoués de Sheffield, n’a pas été enregistré : il a été construit, brique par brique, comme une cathédrale gothique en spandex. Plus de trois ans de boulot, des sessions qui s’éternisent, un budget qui explose au point de devenir l’un des disques les plus chers de la décennie. Quand Joe Elliott et ses copains entrent en studio, ils n’ont pas un album en tête. Ils ont une obsession.
L’obsession porte un nom, et c’est celui d’un producteur sud-africain à la rigueur de chirurgien : Robert John « Mutt » Lange. Le bonhomme arrive avec une consigne qui, sur le papier, ressemble à de la folie pure. Selon les récits d’époque, l’objectif était de faire une « hard rock version of Michael Jackson’s Thriller » : un album où chaque chanson, absolument chaque titre, serait un single potentiel. Pas un seul morceau de remplissage. Pas une seule pause-pipi. Du tube en barre, du début à la fin. Et le pire, c’est qu’il va y arriver.
Le drame qui aurait dû tout arrêter : le bras de Rick Allen
Mais avant de parler triomphe, parlons tragédie. Parce que sans elle, Hysteria n’aurait pas cette aura de miracle. Le 31 décembre 1984, le batteur Rick Allen, gamin de la bande, vit l’horreur : un accident de voiture lui coûte le bras gauche. Pour un batteur, autant dire l’arrêt de mort professionnel. Game over, rideau, on range les baguettes.
Sauf que personne, chez Def Leppard, n’a envie de jouer cette partition-là. Le groupe soutient la décision d’Allen de remonter sur son tabouret coûte que coûte. Comment ? En bidouillant une batterie hybride électronique et acoustique, équipée d’un jeu de pédales sur mesure qui déclenchent les frappes que le bras gauche aurait normalement assurées. Le batteur joue désormais avec ses pieds ce que les autres font avec leurs mains. C’est de l’ingénierie, c’est du cran, c’est surtout l’une des plus belles histoires de résilience que le rock ait jamais pondues. Maudit, ce disque ? Possible. Mais béni aussi.
Sept singles, un son qui brille comme une Cadillac neuve
Et voilà le résultat de quatre années de manie obsessionnelle : un album qui crache les singles comme un distributeur cassé crache la monnaie. « Animal », gros refrain qui rentre dans le crâne et n’en sort plus. « Hysteria », la ballade titre, soyeuse à pleurer. « Armageddon It », clin d’oeil pourri (« I’m gettin’ it », vous l’avez ?) et fier de l’être. Et puis le mastodonte, l’hymne ultime, celui que les stades reprennent encore : « Pour Some Sugar on Me », qui grimpera tout en haut des charts américains. Du sucre, du sexe, du gros riff : la recette n’a pas une ride.
Le sommet absolu, pourtant, c’est la ballade « Love Bites », qui décroche carrément la place de numéro 1 au Hot 100 américain. Une power-ballade signée par cinq Anglais à crinières, championne des États-Unis : il fallait oser, et ça a marché. Au total, sept singles tirés d’un même disque. Sept. À l’époque, ça ne se faisait tout simplement pas. Lange et ses gars venaient de réécrire le manuel.
Parlons-en, du son. C’est là que Hysteria divise encore les puristes du cuir clouté. Ici, pas de hard rock crasseux qui sent la cave et la sueur. On est dans le pop-metal ultra-léché, poli au chiffon doux, chaque voix empilée à l’infini en harmonies vaporeuses, chaque guitare calibrée au millimètre. Certains crient à la trahison, au rock de salle de bains. Les autres, plus nombreux, comprennent que Def Leppard vient d’inventer le hard rock de stade pour le grand public. Ce n’est pas du Motörhead, et ce n’est pas censé l’être. C’est un missile pop déguisé en disque de metal, et le déguisement est parfait.
Diamant, des millions, et la revanche des outsiders
Le commercial, maintenant, parce qu’avec Hysteria les chiffres font partie de la légende. L’album s’écoule à plus de vingt millions d’exemplaires dans le monde, dont une douzaine de millions rien qu’aux États-Unis. Statut diamant, sommet des charts, présence interminable au classement : la machine tourne pendant des années. On parle aujourd’hui couramment de plus de 25 millions d’unités écoulées, ce qui range Hysteria parmi les plus gros vendeurs de l’histoire du rock, toutes catégories confondues. Pas mal pour cinq gamins de Sheffield.
Ce qui force le respect, c’est l’écart entre le pari et le résultat. Imaginez la scène : un groupe au batteur manchot, un chanteur enrhumé jusqu’aux amygdales, un budget qui part en fumée, des années de retard. Sur le papier, c’est le naufrage assuré, le genre de projet qu’une maison de disques enterre discrètement. Au lieu de ça, Def Leppard sort le disque qui va définir le son d’une décennie entière et faire baver toute la concurrence du Sunset Strip.
Alors oui, on peut bouder Hysteria. On peut le trouver trop propre, trop calculé, trop sucré. On peut préférer la fureur brute des débuts. Mais on ne peut pas lui retirer ça : c’est une victoire arrachée avec les dents (et avec les pieds, demandez à Rick Allen). Un monument de pop-metal bâti sur les ruines d’un drame, qui prouve qu’avec assez d’obstination, on transforme une catastrophe annoncée en triomphe planétaire. Mettez-en une bonne dose. Versez-vous du sucre. Et inclinez-vous.
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