Coverdale, le rescapé qui voulait conquérir l’Amérique
Souvenez-vous du bonhomme : David Coverdale, gamin de Saltburn-by-the-Sea débarqué en 1973 dans Deep Purple pour remplacer Ian Gillan, la voix de velours et de papier de verre qui a hurlé « Burn » et « Stormbringer ». Quand la machine pourpre explose, notre homme monte Whitesnake, et pendant des années il sert un blues-rock anglais bien gras, moite, terrien, des disques que les puristes adorent et que l’Amérique snobe royalement. Sauf que Coverdale, lui, ne rêve que d’une chose : faire trembler les stades de l’Ouest sauvage. Alors il prend son vieux groupe british, le repeint en rouge à lèvres et chrome, et le balance droit dans la gueule de MTV. Le résultat sort en 1987 et s’appelle sobrement « Whitesnake », que les fans surnomment « 1987 ». Spoiler : ça va cartonner comme une bombe atomique.
Mais attention, le chemin fut un calvaire. Pendant la fabrication de ce disque, Coverdale a bien failli ne plus jamais chanter une seule note. Une infection des sinus monstrueuse, le genre qui vous transforme la voix en flûte bouchée. Verdict avant l’opération : une chance sur deux de ne plus jamais chanter avec la même puissance. Coverdale lui-même a confié : « There was a 50/50 chance that I would not be able to sing in the same style or with the same power after the surgery. » Pile ou face avec ta carrière sur la table d’opération. Et le bougre, non content de s’en sortir, en ressort plus puissant. La providence a des goûts de hard rock.
John Sykes, le héros qu’on a jeté par la fenêtre
Maintenant, parlons du grand sacrifié de cette histoire, celui dont personne ne met la photo sur le t-shirt : John Sykes. Le guitariste, transfuge de Thin Lizzy, co-écrit l’essentiel de l’album avec Coverdale dans le sud de la France, et surtout c’est lui qui plaque la quasi-totalité des guitares du disque. Ces riffs qui vous arrachent la nuque, ces solos qui montent au plafond, c’est Sykes. Un monstre de six cordes, une bête de scène, le moteur thermique de tout le bazar. Et comment Coverdale le remercie ? En le virant. Sec. Sans préavis. La classe, vraiment.
Des années plus tard, la rancune n’est toujours pas digérée. Sykes a balancé sur Coverdale : « I have no interest in ever talking to him again. » On le comprend. Imaginez : vous bâtissez le disque de la décennie pour un type, et au moment de toucher les lauriers et les dollars, on vous remplace dans les clips par des gravures de mode qui font semblant de jouer. Car oui, sur les vidéos qui passent en boucle, ce sont Adrian Vandenberg et le grand Steve Vai qu’on voit faire les pitres. Sykes, lui, est déjà loin. L’industrie du rock, mes amis, c’est Dallas avec des Marshall.
« Here I Go Again », le vieux tube relifté en lingot d’or
Le coup de génie commercial, c’est le recyclage. « Here I Go Again » existait déjà sur l’album « Saints & Sinners » de 1982, version blues-rock pépère, à peine remarquée. Coverdale ressort le titre, le badigeonne de claviers étincelants, de choeurs FM, de production grand format, et le balance sur le marché américain. Bingo : numéro 1 du Billboard Hot 100. Le clip, réalisé par Marty Callner, devient un monument du kitsch eighties absolu. On y voit la sublime Tawny Kitaen, alors petite amie de Coverdale (ils se marieront en 1989), faire la roue en nuisette d’une Jaguar à une autre. Détail savoureux : les deux Jaguar appartenaient à Coverdale et au réalisateur. On ne se refuse rien quand on est sur le point de devenir multimillionnaire.
Cette image, la fille gymnaste sur le capot, restera gravée dans le marbre du clip rock. C’est devenu LA carte postale de l’époque, le symbole d’un hard rock devenu spectacle pour les yeux autant que pour les oreilles. Et derrière le clinquant, soyons honnêtes : la chanson est imparable. Le refrain vous reste collé au crâne pour la décennie entière. Du grand art populaire, sans complexe.
« Still of the Night » et « Is This Love » : la double détente fatale
Parce qu’il n’y a pas que du sirop sur ce disque. Il y a « Still of the Night », et là, accrochez-vous. C’est une épopée hard rock qui lorgne ouvertement, mais alors ouvertement, du côté de Led Zeppelin. Le riff à la Page, les gémissements à la Plant, le pont avec ses cordes et son ralenti théâtral : Coverdale et Sykes ont visé « Whole Lotta Love » et la planète tout entière. Certains crient au plagiat éhonté, d’autres au sommet de l’album. Les deux ont raison. C’est énorme, c’est démesuré, c’est exactement ce qu’un rocker doit oser. Quand on copie, autant copier les dieux.
Et puis vient « Is This Love », la power ballad ultime, celle qui fait fondre les briquets dans les stades et conclut les slows de fin de soirée. Là encore, Tawny Kitaen virevolte dans le clip de Callner, sur une scène brumeuse, entre deux étreintes mélancoliques avec son chanteur. La mécanique du tube est rodée au millimètre : couplet murmuré, refrain qui décolle, voix qui caresse puis qui rugit. Coverdale, le rescapé des sinus, prouve que sa gorge réparée vaut de l’or massif.
Bilan des courses : l’album devient multi-platine, s’écoule à des millions d’exemplaires, plante Whitesnake au sommet du hard FM américain et fait de Coverdale une superstar planétaire. Le pari fou du Britannique qui voulait l’Amérique a été remporté haut la main. Reste l’arrière-goût amer de l’éviction de Sykes, le vrai architecte du triomphe, jeté juste avant la fête. Mais c’est ça aussi, le rock : un disque parfait, des clips inoubliables, une belle fille sur un capot de Jaguar, et un fantôme génial dans les crédits qu’on préfère oublier. « 1987 » reste un monument. Coupable, clinquant, et absolument irrésistible.
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