VINYLE
1986 Album

Look What the Cat Dragged In

par POISON

4,0
Sortie 1986
Artiste POISON

Quand le chat ramène la pire bande de Sunset Strip

Mai 1986. Pendant que le monde sérieux écoute des disques sérieux, quatre voyous maquillés comme des sapins de Noël débarquent avec un premier album au titre génial : « Look What the Cat Dragged In », soit en bon français « regarde ce que le chat a ramené ». Et ce que le chat a ramené, c’est exactement ça : une portée de chatons galeux, frisés, vernis, qui crachent du sucre et du soufre. Poison, le groupe que la critique allait détester de toutes ses forces, et que des millions de gamines (et de gamins, soyons honnêtes) allaient adorer encore plus fort. Bret Michaels au chant, C.C. DeVille à la guitare, Bobby Dall à la basse, Rikki Rockett aux fûts. Quatre Pennsylvaniens montés à Los Angeles avec une idée fixe en tête, que Bret a résumée mieux que personne : « We wanted it all, man. The girls, the fame, the money, the hit records. » Tout, tout de suite, et le reste après. Voilà le programme.

Il faut planter le décor. 1986, Sunset Strip, c’est la jungle. Le Whisky, le Roxy, le Troubadour dégueulent de groupes en spandex qui se disputent les mêmes filles et les mêmes lignes de coke. Mötley Crüe a ouvert le bal, Ratt cartonne, Guns N’ Roses gronde dans les caves. Poison, eux, n’ont ni la dangerosité des Gunners ni le pedigree des Crüe. Leur arme, c’est le tapage. Ils placardent la ville de flyers, jouent sans relâche, et assument une dégaine plus outrancière que tout le monde. Rikki Rockett le raconte sans complexe : « I probably had five or six fights on the street. Guys couldn’t handle it. » On les prenait pour des filles. Ils s’en foutaient. Ils encaissaient et remontaient sur scène.

Douze jours, 23 000 dollars et un tube planqué dans la poche d’un nouveau

Le grand secret de ce disque, c’est sa misère. Enregistré en douze jours seulement aux Music Grinder Studios de Los Angeles, sous la houlette du producteur Ric Browde, pour la somme dérisoire de 23 000 dollars, partiellement sortis des poches du groupe et de leurs familles. Douze jours. Le temps que mettent certains à accorder leurs guitares. Et pourtant tout est là : le claquement sec de la batterie, les choeurs poisseux, ces refrains qui s’accrochent comme du chewing-gum sous une semelle. Browde et Bret se sont copieusement détestés, le chanteur l’a reconnu des années plus tard : « He irritated the fuck out of me, but he did kind of get the sound down. » Traduction maison : il m’a gonflé, mais le son y est. C’est tout ce qui compte.

Détail savoureux : le guitariste C.C. DeVille n’était pas le premier choix. Avant lui, Matt Smith tenait la six-cordes. Et lors des auditions, un certain Saul Hudson, futur Slash de Guns N’ Roses, s’est présenté. Trop sombre, pas assez clinquant pour eux. Ils ont préféré DeVille, qui a débarqué avec, planqué dans son ampli, un titre écrit du temps de son ancien groupe The Screaming Mimis. Ce titre, c’était « Talk Dirty to Me ». Rikki Rockett a tout de suite flairé le coup : « Talk Dirty To Me was just so catchy I thought, ‘That’s a hit.' » Le batteur avait raison sur toute la ligne.

« Talk Dirty to Me » : le riff qui a fait fondre l’Amérique

Soyons clairs : « Talk Dirty to Me » est une bombe à fragmentation pop. Trois minutes de riff bête comme chou et terriblement efficace, un solo de DeVille qui hoquette (« C.C., pick up that guitar and talk to me », balance Bret avant le break, un moment d’anthologie), et un refrain conçu pour être hurlé sur le parking après le concert. C’est de la pure mécanique de plaisir. Le single grimpe jusqu’à la 9e place du Billboard Hot 100, et propulse l’album dans la stratosphère. Mais attention, le truc rigolo dans cette histoire, c’est que ce n’était même pas le premier single. La maison de disques avait d’abord misé sur « Cry Tough », passé relativement inaperçu. C’est le bouche-à-oreille, la radio et MTV qui ont fait le reste, transformant un disque parti de nulle part en phénomène.

Derrière le tube monstre, l’album déroule sa came : « I Want Action », deuxième couplet du même évangile hédoniste, montera tout de même jusqu’à la 50e place, tandis que la power ballad « I Won’t Forget You » grimpera, elle, à une très jolie 13e position. Ajoutez la chanson-titre, « Play Dirty », « Blame It on You », et vous obtenez dix titres bouclés en trente-trois minutes chrono. Pas une once de gras. Pas de morceau de neuf minutes avec solo de synthé. Du fast-food rock’n’roll, assumé, servi brûlant.

Une pochette de scandale et des critiques en PLS

Parlons de la pochette, parce qu’elle vaut son pesant de laque. Les quatre membres y posent maquillés à outrance, rouge à lèvres, fards, mines de poupées en colère. La photo est signée Athena Bass, soeur de Tommy Lee de Mötley Crüe (la famille du Strip, on vous dit). Lors de la première édition, certains disquaires ont carrément cru avoir reçu un album de… quatre femmes. Mission accomplie, vu que Bret l’avait dit : « We wanted to come out and be as outrageous as we could. » Être aussi scandaleux que possible. Coché.

Les critiques, eux, n’ont rien coché du tout, sinon la case « exécution publique ». Le magazine allemand Rock Hard a collé un cinglant 3 sur 10, PopMatters a fait exactement pareil avec un autre 3 sur 10, et la profession en général a traité Poison de fast-food sans âme, de glam metal pour cours de récré. Seul AllMusic, avec le recul, leur accordera un 4 sur 5 plus tard, reconnaissant le génie pop coupable de l’affaire. Mais à l’époque, le public a tranché bien plus fort que les snobs : l’album finit par grimper à la 3e place du Billboard 200 le 23 mai 1987, pile un an après sa sortie, sera certifié triple disque de platine par la RIAA en 1990, et s’écoulera à environ quatre millions d’exemplaires dans le monde. Quatre millions. Pour un disque enregistré en douze jours par une bande de frisés que la critique méprisait.

Voilà toute la morale de « Look What the Cat Dragged In ». Ce n’est pas un grand disque au sens où l’entendent les barbus du rock progressif. C’est mieux que ça : c’est un disque vrai, un disque qui ne ment pas sur ses intentions, une déclaration d’amour au bruit, aux filles et au samedi soir. Poison n’a jamais prétendu réinventer la musique. Ils voulaient juste être la bande-son de la fête, et selon les mots mêmes de Bret Michaels, ils visaient « the soundtrack to the best, most killer party you could go to. » Quarante ans plus tard, ce chat ramène toujours la même chose : le sourire idiot et heureux qu’on a quand le riff démarre. Et ça, aucune critique 3 sur 10 ne pourra jamais le leur enlever.

La note des passionnés

4,0 /5

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