Diamond Dave claque la porte du vaisseau amiral
Imaginez la scène : 1985, Van Halen est au sommet du monde, le groupe le plus bruyant et le plus glorieux d’Amérique, et son chanteur, ce clown sublime à la crinière peroxydée, décide de tout envoyer balader. David Lee Roth quitte le navire en plein triomphe. On ne parle pas d’un groupe sur le déclin qu’on abandonne dans le caniveau, non : on parle de la machine de guerre qui vient de balancer « Jump » sur toutes les radios de la planète. Diamond Dave, lui, claque la porte pour partir faire mumuse avec un EP de standards de crooner, le fameux « Crazy from the Heat ». Du jamais vu. Pendant ce temps, les frères Van Halen recrutent Sammy Hagar et s’apprêtent à sortir « 5150 ». La guerre est déclarée, froide et venimeuse, entre deux camps qui se détestent cordialement. Et Roth, ce mégalomane génial, n’a plus qu’une chose à prouver : qu’il peut survivre, et même mieux, écraser tout le monde, sans Eddie.
Le problème, et il est de taille, c’est qu’Eddie Van Halen reste l’un des trois ou quatre meilleurs guitaristes vivants. Remplacer ce type, c’est remplacer le soleil par une ampoule. Sauf que Roth, ce roublard, va dénicher exactement le genre d’arme atomique qu’il fallait.
Le commando de virtuoses : Vai, Sheehan, Bissonette
Pour répondre à Eddie, Roth ne fait pas dans la demi-mesure. Il embauche Steve Vai, le surdoué transfuge de chez Frank Zappa et Alcatrazz, un gamin capable de faire pleurer, hurler et même parler sa guitare. À la basse, Billy Sheehan, surnommé l’Eddie Van Halen de la basse, un type qui joue de son instrument comme s’il avait quatre bras. Et derrière les fûts, Gregg Bissonette, une frappe d’une précision chirurgicale. Sur le papier, c’est l’équipe de rêve. Dans les faits, c’est une bombe.
Le plus malin, c’est l’attitude de Vai face à la pression. Le bonhomme a hérité du siège le plus convoité du rock, et il aurait pu se ridiculiser en singeant son prédécesseur. Au lieu de ça, il a refusé l’idée même du duel. Sa formule est restée célèbre : « Only an idiot competes with Eddie Van Halen » (seul un idiot rivalise avec Eddie Van Halen). Et d’enfoncer le clou avec cette image magnifique : « You don’t compete with Mount Everest, you just admire it » (on ne rivalise pas avec l’Everest, on l’admire, c’est tout). Voilà la bonne réponse. Vai ne copie pas Eddie, il invente sa propre langue, plus baroque, plus folle, plus extraterrestre. Et ça marche du tonnerre.
Le crooner cinglé : « Just a Gigolo » et l’art du grand n’importe quoi
Avant même le grand oeuvre, Roth avait préparé le terrain avec son EP « Crazy from the Heat » et sa reprise hénaurme de « Just a Gigolo / I Ain’t Got Nobody ». Là, le mec ne fait pas semblant : il assume totalement son côté entertainer de Las Vegas, smoking, sourire de requin et clip d’une bêtise assumée et jubilatoire, réalisé avec son complice Pete Angelus. C’est du music-hall passé au mixeur du hard rock, du second degré permanent. Là où Eddie cherchait la transcendance sonore, Roth, lui, cherchait à faire marrer la galerie tout en vendant des disques par camions entiers. Et il faut bien l’avouer : ce numéro de crooner cinglé, personne ne l’a jamais fait aussi bien que lui.
Cette parenthèse vaudeville annonçait la couleur de tout ce qui allait suivre : avec Diamond Dave, le rock n’est jamais une affaire sérieuse. C’est un cirque, un peep-show, une parade permanente. Et le bonhomme s’apprêtait à transformer son premier vrai album solo en feu d’artifice.
« Eat ‘Em and Smile » : le grand bras d’honneur
Sorti le 7 juillet 1986, « Eat ‘Em and Smile » est exactement le disque qu’on attendait d’un type aussi imbu de lui-même et aussi doué. Disque de platine aux États-Unis, plus d’un million d’exemplaires écoulés : le bras d’honneur aux frères Van Halen est cinglant. La critique de l’époque compare l’album au « 5150 » de la version Hagar, et souvent à l’avantage de Roth. Le titre d’ouverture, « Yankee Rose », c’est la déflagration : Vai fait littéralement parler sa guitare en intro (un dialogue wah-wah ahurissant) avant que le morceau, coécrit par Roth et Vai, ne décolle comme une fusée. C’est tape-à-l’oeil, c’est tonitruant, c’est parfait.
Le reste de la galette enchaîne les uppercuts : du hard rock musclé, des reprises de standards balancées avec un culot monstre, et partout cette énergie de chien fou. On sent un homme qui a tout à prouver et qui le prouve avec le sourire, justement. Le titre de l’album le dit bien : bouffe-les et souris. Tout un programme.
Et puis il y a l’anecdote la plus dingue de l’aventure : « Sonrisa Salvaje », la version intégralement chantée en espagnol du même album. L’idée, croyez-le ou non, vient de Billy Sheehan, qui avait lu quelque part que plus de la moitié de la population mexicaine avait entre 18 et 27 ans, soit le coeur de cible idéal pour vendre des disques. Roth, beau joueur, réenregistre toutes ses voix avec un prof d’espagnol dans la cabine, en gommant au passage les paroles les plus salaces pour ne pas froisser un public plus conservateur. Le résultat ? Un espagnol de gringo tellement bancal que Sheehan lui-même a reconnu que ça n’avait pas pris. Le disque fut retiré des bacs quasi immédiatement et il a fallu attendre 2007 pour en voir une version CD. Glorieux fiasco, mais quel panache.
Diamond Dave, dernier roi du spectacle
Au fond, « Eat ‘Em and Smile » raconte une seule chose : l’extravagance comme religion. David Lee Roth n’a jamais été le meilleur chanteur de la terre, et il le sait. Mais sur scène, en interview, sur disque, ce type est un showman absolu, un saltimbanque qui fait des grands écarts en cuissard léopard et qui balance des vannes plus vite que son ombre. Là où Eddie était l’artiste tourmenté, Roth était le bateleur, le bonimenteur génial, l’incarnation même du rock comme grand cirque païen.
Quarante ans plus tard, ce disque tient toujours debout, increvable, insolent. C’est le son d’un homme qui a parié sa carrière sur un coup de poker et qui a raflé la mise avec le sourire. Du virtuose Vai au fiasco délicieux de « Sonrisa Salvaje », tout ici respire le panache et le culot. Si vous deviez ne garder qu’un seul album pour comprendre pourquoi Diamond Dave restera, envers et contre tout, l’un des derniers vrais rois du spectacle, ce serait celui-là. Bouffez-le, et souriez.
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