1988 Album

New Jersey

par BON JOVI

4,0
Sortie 1988
Artiste BON JOVI

Le poids du monde sur les épaules de quatre gamins du Garden State

Imaginez la scène, les amis. Vous êtes Bon Jovi, fin 1987. Vous venez de vendre la planète entière avec « Slippery When Wet », ce disque graissé au gel coiffant qui a transformé quatre prolos du New Jersey en demi-dieux du stade. « You Give Love a Bad Name », « Livin’ on a Prayer », « Wanted Dead or Alive » : trois uppercuts, vingt millions de galettes, des hordes de filles hurlantes et des mecs qui imitent la coupe mulet de Jon dans tous les lycées d’Amérique. Et maintenant ? Maintenant il faut recommencer. Sauf que l’histoire du rock est un cimetière rempli de groupes qui ont sorti l’album monstre puis se sont vautrés lamentablement au suivant. Le fameux syndrome du deuxième couteau, version méga-succès.

Jon Bon Jovi, lui, n’a pas froid aux yeux. Le bonhomme a soif. Comme il l’a confié plus tard, ce n’était pas une question de fric : « I really wanted to do it again, not for monetary reasons, I have plenty of money, but it was such an amazing feeling. » Traduisez : le gamin de Sayreville voulait revivre le frisson, le grand huit émotionnel du carton planétaire. Banco. Le 19 septembre 1988 débarque « New Jersey », quatrième album, et accrochez vos ceintures parce que ce truc va pulvériser un record qui tient encore debout aujourd’hui.

Cinq dans le mille : le record que personne n’a battu

Voilà le genre de statistique qui rend les comptables de maison de disques carrément hystériques. « New Jersey » a aligné CINQ singles dans le Top 10 américain. Cinq. Un par un, comme des canards à la fête foraine. « Bad Medicine » file directement au sommet, numéro 1, riff gras et refrain à brailler en choeur. « Born to Be My Baby », la ballade musclée. « I’ll Be There for You », deuxième numéro 1 de l’album, le slow à briquet brandi qui fait fondre les stades. « Lay Your Hands on Me », l’hymne quasi gospel qui ouvrait les concerts comme une messe païenne. Et « Living in Sin », la cerise sur le mulet.

Et le détail qui tue : à ce jour, « New Jersey » reste le SEUL album de hard rock à avoir collé cinq singles dans le Top 10 du Billboard Hot 100. Pas Guns N’ Roses, pas Def Leppard, personne. Une bande de chevelus du New Jersey a écrit la ligne du livre des records que les autres regardent encore avec des yeux ronds. L’album débarque haut, grimpe numéro 1, et campe plusieurs semaines au sommet avant de se faire déloger par « Rattle and Hum » de U2. Excusez du peu.

La recette secrète : Sambora, Fairbairn et le sorcier Desmond Child

Parce qu’un record pareil, ça ne tombe pas du ciel entre deux laques. Le moteur, c’est d’abord le tandem Jon Bon Jovi / Richie Sambora. Le chanteur au sourire colgate et le guitariste à la talkbox, ce gadget magique qui fait « parler » la six-cordes et signe la patte sonore du groupe. Ces deux-là écrivent comme ils respirent, en frères ennemis complices, et c’est de cette alchimie que jaillissent les hymnes.

Mais le troisième larron, c’est le faiseur de tubes Desmond Child, le parolier-magicien déjà responsable des cartons de « Slippery When Wet ». Le bonhomme cosigne plusieurs morceaux de « New Jersey », dont l’imparable « Bad Medicine ». Quand Child entre dans la pièce, les refrains s’accrochent au cerveau comme du chewing-gum sous une semelle. Aux manettes de la production, on retrouve Bruce Fairbairn, le Canadien magicien du son qui officie au Little Mountain Sound Studios de Vancouver. Gros son, grosses guitares, gros choeurs : c’est le hair metal et l’arena rock à leur apogée absolu, le moment où l’Amérique entière brandit le poing en synchronisation parfaite.

Petit clin d’oeil pour les puristes pinailleurs : l’album s’appelle « New Jersey », hommage tonitruant à l’État natal des quatre lascars, mais ne contient en réalité aucun morceau qui porte ce titre. Un disque-déclaration d’amour à une terre de banlieues, d’usines et d’autoroutes, sans chanson éponyme. Du Bon Jovi tout craché : le geste avant le détail.

Camarade Bon Jovi : le rock derrière le rideau de fer

Et puis il y a LA grande histoire, celle qui fait de « New Jersey » autre chose qu’un simple monstre commercial. Pendant que l’album cartonne de Tokyo à Los Angeles, un truc invraisemblable se passe à l’Est. Selon plusieurs sources, « New Jersey » devient le premier album occidental officiellement édité en Union soviétique, pressé par le label d’État Melodiya. Vous lisez bien : à l’heure de la perestroïka, les ouvriers de Moscou pouvaient acheter du Bon Jovi légalement, tamponné par le sceau communiste.

Imaginez l’absurde poésie de la chose : « Bad Medicine » tournant sur des platines soviétiques pendant que le bloc de l’Est commence à se fissurer. Le groupe ira d’ailleurs enfoncer le clou en jouant au Moscow Music Peace Festival en 1989, ce Woodstock derrière le rideau de fer qui sentait déjà la fin d’un monde. Quand le rock américain le plus grand public devient un symbole d’ouverture géopolitique, c’est que le truc dépasse largement le cadre du tube de stade.

Trente-cinq ans plus tard, que reste-t-il de « New Jersey » ? Un disque parfois snobé par les rock-critics intransigeants qui lui reprochent son côté formaté, sa machine à tubes trop bien huilée. Soit. Mais c’est rater l’essentiel. Cet album, c’est le moment exact où une génération de gamins a appris à chanter à tue-tête, briquet en l’air, le poing serré. C’est le hard rock fédérateur poussé à son maximum, le dernier grand frisson avant que Nirvana ne débarque trois ans plus tard pour tout balayer. « New Jersey », c’est le crépuscule flamboyant d’une époque où le rock voulait encore conquérir le monde entier. Et bon sang, ce qu’il l’a conquis.

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