Le retour du fils prodigue. Death Magnetic, sorti en septembre 2008, est l’album que les fans de Metallica attendaient depuis The Black Album – soit depuis 1991, soit depuis dix-sept ans selon qu’on veuille compter ou pas les aleas de Load, Reload et l’indescriptible catastrophe creative de St. Anger. Confier la production a Rick Rubin, le sorcier de Malibu qui avait sorti Johnny Cash du purgatoire et remis les Red Hot Chili Peppers dans la conversation mainstream, etait un signal fort : Metallica revenait aux sources, rejetait les experiences de la decennie ecoulee, reassumait son heritage thrash avec la sincerite de ceux qui ont compris en chemin ce qu’ils avaient failli perdre. Les solos de Kirk Hammett, bannis de St. Anger dans une decision aussi incomprehensible que desastreuse, revenaient. Les structures longues et labyrinthiques, les riffs entasses, l’energie primitive du thrash de San Francisco des annees quatre-vingt – tout cela revenait, un peu plus lourd, un peu plus sombre, mais reconnaissable et bienvenu comme le retour d’un ami qu’on avait cru perdu et qu’on retrouve intact, vivant, plus fort peut-etre qu’avant l’epreuve.
La Redemption Selon Rick Rubin
Rick Rubin a une methode. Il n’en a qu’une, mais elle est efficace : il enleve. La ou les autres producteurs ajoutent – des instruments, des effets, des textures, des couches – Rubin depouillement jusqu’a l’os. Il cherche l’essence de ce qu’un groupe est reellement, sous les couches d’auto-censure, de tendances du moment, de peur du ridicule. Avec Metallica, la methode prit une forme particuliere : reapprendre a s’ecouter, a jouer ensemble, a faire confiance aux instincts qui avaient produit Master of Puppets et …And Justice for All. Les sessions en studio furent longues et pas toujours faciles – le groupe avait passe plusieurs annees en therapie collective, a apprendre a communiquer sans violence verbale, a exprimer ses desaccords sans destruction mutuelle. Ce contexte psychologique particulier transparait dans Death Magnetic : c’est un album de groupe au sens le plus fort du terme, un disque ou l’on entend quatre musiciens qui jouent ensemble, qui s’ecoutent, qui reagissent l’un a l’autre en temps reel. Apres les annees de fragmentation et de rancune accumulee, retrouver ce sentiment d’unite etait la vraie victoire du disque, independamment de sa qualite musicale intrinseque.
Les Sommets du Disque
Metallica a toujours ete un groupe d’ouvertures. Battery, Blackened, Enter Sandman : leurs meilleures chansons sont souvent les premieres de l’album, celles qui plantent le decor et definissent les termes de l’echange avec l’auditeur. That Was Just Your Life continue cette tradition : neuf minutes de thrash progressif qui accelere jusqu’au vertige avant de se briser et de repartir, Kirk Hammett libere pour la premiere fois en cinq ans dans toute l’extravagance de ses pentatoniques wah-wah. The End of the Line est une machine de guerre d’une efficacite brutale, riff central imparable, refrain anthemique immediatement memorisable. Broken Beat and Scarred porte cette brutalite a son paroxysme en accentuant le groove mid-tempo que Rubin encourage. The Day That Never Comes reprend la structure de One – ballade lente qui bascule dans un finale de violence paroxystique – avec une maitrise qui prouve que la formule n’etait pas un accident mais une signature du groupe. Et All Nightmare Long, peut-etre le meilleur titre de l’album, est une machine a riffs qui ne s’arrete jamais, construite sur un groove inhabituel, plus lourd et plus lent que le thrash pur mais d’autant plus devastateur. The Unforgiven III complete la trilogie commencee en 1991 avec une gravite appropriee, et My Apocalypse conclut dans un tourbillon de vitesse pure et de technique retrouvee.
Hammett : Le Retour du Prodige
On ne peut pas surestimer l’importance du retour des solos de Kirk Hammett dans l’economie de Death Magnetic. Sur St. Anger, leur absence avait ete justifiee par James Hetfield et Lars Ulrich comme un choix artistique, une volonte de retour au punk immediat. Le resultat avait ete un disque sans respiration, sans lumiere, un mur de son monochrome qui asphyxiait sans jamais liberer. Hammett, guitariste soliste d’une virtuosite controlee, sait exactement ce que ses solos apportent a la musique du groupe : ils sont les moments de vol pur dans une architecture d’acier, les instants ou la melodie se libere temporairement de la tyrannie du riff. Sur Death Magnetic, il retrouve ses marques avec une facilite deconcertante, comme si les annees de silence l’avaient affame plutot qu’atrophie. Ses solos sont genereux, rapides, toujours melodiquement coherents, toujours au service de la chanson plutot que de la demonstration technique fine. C’est la marque des grands solistes.
Les Limites et le Bilan
Il serait malhonnete de ne pas mentionner les critiques qui ont accompagne la sortie de Death Magnetic. La production de Rubin, si elle constitue un progres immense par rapport a St. Anger, souffre d’un probleme de dynamique severe : l’album est mastere a un volume ecrasant, la compression est si forte que les nuances entre les parties douces et les parties fortes disparaissent presque entierement. Cette guerre du volume, phenomene industriel de l’epoque, affecte particulierement un groupe comme Metallica dont la force a toujours repose sur le contraste dynamique. Ces reserves faites, le bilan reste largement positif : Death Magnetic a prouve que Metallica etait encore capable d’ecrire de grandes chansons de metal, de jouer avec conviction, de trouver dans leur propre heritage un carburant suffisant pour continuer sans honte ni repetition servile. C’est considerablement plus que ce que beaucoup d’observateurs esperaient en 2008, apres les annees noires de l’errance stylistique et de la therapie filmee.
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