Il y a des disques qui arrivent comme un coup de poing dans l’estomac. The Blackening de Machine Head est de ceux-la. Sorti en 2007, cet album represente bien plus qu’un simple retour en grace pour le groupe de Robb Flynn : c’est une declaration de guerre, une cathedrale de metal forgee dans la sueur et la rage des quartiers d’Oakland, en Californie. A une epoque ou le metal core et le nu metal avaient gangene les ondes radio, Machine Head a choisi une autre voie : celle du retour aux sources, vers un thrash metal epique, labyrinthique, grandiose. Le resultat est un monument qui resiste a l’epreuve du temps et qui figure aujourd’hui dans les canons du metal mondial. Pour comprendre l’impact de cet album, il faut revenir sur le parcours sinueux d’un groupe qui avait frole le naufrage definitif avant de se reinventer de la maniere la plus spectaculaire qui soit.
Oakland, berceau d’une rage authentique
Robb Flynn a fonde Machine Head en 1991 a Oakland, cette ville californienne marquee par la pauvrete, la violence et une effervescence culturelle hors du commun. C’est la terre du Black Panther Party, de la Bay Area Thrash Scene, d’une energie de rue qui n’a jamais rien a envier a New York ou Los Angeles. Les premiers albums du groupe, Burn My Eyes en 1994 et The More Things Change en 1997, avaient impose Machine Head comme une force majeure du metal groove americain. Mais les annees qui suivirent furent moins glorieuses : The Burning Red en 1999 et Supercharger en 2001 marquaient une plongee maladroite vers le metal alternatif et le nu metal, perdant en chemin une large partie du public fidele. Le groupe fut abandonne par son label, Roadrunner Records, et semblait condamne a errer dans les limbes du metal de second rang. C’est alors que Flynn, anime par une determination farouche, decida de tout recommencer. Through the Ashes of Empires en 2003 annoncait le retour aux origines, mais c’est The Blackening qui allait accomplir la resurrection complete, avec une ambition et une puissance encore jamais vues dans la discographie du groupe.
Une architecture sonore de cathédrale gothique
Ce qui frappe immediatement a l’ecoute de The Blackening, c’est l’echelle des compositions. Sur neuf titres, cinq depassent les huit minutes, et certains atteignent dix minutes et au-dela. Ce n’est pas de la prolixite gratuite : chaque seconde est justifiee, chaque transition est travaillee avec une minutie d’orfevres. L’album s’ouvre sur Clenching the Fists of Dissent, un monstre de neuf minutes qui plante immediatement le decor : riffs implacables, alternance entre la voix criee de Flynn et ses passages cleans empreints d’une sincerite bouleversante, solos de guitare qui fusent comme des eclairs sur un ciel d’acier. Now We Die enfonce le clou, tirant ses racines du thrash californien tout en integrant des passages presque cinematographiques. Mais c’est peut-etre Aesthetics of Hate qui concentre le mieux la philosophie de l’album : ecrite en reponse a un article haineux publie apres la mort de Dimebag Darrell d’Pantera, la chanson est un acte de foi metal, un hommage douloureux, une lecon d’ethique musicale sous forme de metal brutalement beau. La production de Joe Barresi est colossale, donnant a chaque instrument un espace et une densite rarement atteints dans le genre.
Des textes engagés dans un monde en feu
Flynn n’a jamais ete du genre a ecrire des paroles creuses. Sur The Blackening, il s’attaque a la guerre en Irak, a l’imperialisme americain, a la manipulation des masses. Slanderous et A Farewell to Arms constituent les deux piliers ideologiques de l’album, refusant le confort de la metaphore pour nommer les choses directement. Ce positionnement politique tranche avec la posture souvent apolitique du metal mainstream, et confere a l’album une dimension supplementaire, celle d’un document sur son epoque. L’influence de Metallica, de Pantera, de Slayer est palpable, mais jamais servile : Machine Head digere ces influences pour les transcender et proposer quelque chose d’authentiquement personnel. Phil Demmel a la guitare rythmique, Dave McClain a la batterie et Adam Duce a la basse forment un mur de son d’une solidite a toute epreuve, donnant a Flynn les fondations necessaires pour deployer sa vision.
Un héritage qui dure
Lorsque The Blackening parut au printemps 2007, la presse metal mondiale fut unanime. Kerrang! lui attribua cinq etoiles, Metal Hammer en fit l’album de l’annee. Le disque atteignit la 34e place du Billboard 200 aux Etats-Unis, un resultat remarquable pour un album de metal aussi exigeant. Les tournees qui suivirent confirmerent le statut de Machine Head comme l’une des meilleurs forces live du metal mondial. Voir le groupe jouer The Blackening en integralite sur scene, comme il le fit lors de certaines tournees commemoratives, c’est vivre une experience physique totale, presque rituelle. Quinze ans apres sa sortie, l’album n’a pas pris une ride. Il reste une reference absolue pour tout metalhead serieux, la preuve que le metal peut etre a la fois visceral et intelligent, brutal et sophistique, populaire et exigeant. Machine Head avait tout perdu. Il a tout repris avec cet album definitif.
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