2007 Album

Cross

par JUSTICE

4,0
Sortie 2007
Artiste JUSTICE
Genres électronique

Paris, 2007. Deux jeunes hommes sortent d’un immeuble haussmannien avec sous le bras quelque chose qui va faire exploser le monde de la musique electronique internationale : Cross, le premier album de Justice. Gaspard Auge et Xavier de Rosnay ont vingt-deux et vingt-trois ans. Ils ont grandi dans les beaux quartiers de Paris, ont fait des etudes de musicologie, et ont ete recrutes par Pedro Winter, alias Busy P, le manager de Daft Punk reconverti en fondateur du label Ed Banger Records. Winter a l’instinct des grands promoteurs : il sent que ces deux gamins ont quelque chose, une vision, une identite sonore capable de renouveler l’electro francaise apres le succes planétaire de leurs compatriotes de Daft Punk. Il a raison au-dela de toutes ses esperances. Cross sera l’un des albums electroniques les plus influents de la decennie, un disque qui fond l’electro, le hard rock, la disco et le heavy metal dans un alliage sonore completement nouveau qui fait mal et fait danser en meme temps.

Ed Banger : La Maison Qui Rugit

Pour comprendre Justice, il faut comprendre Ed Banger Records. Pedro Winter a cree ce label en 2003 comme une extension de son travail avec Daft Punk, mais avec une identite propre, plus aggressive, plus sombre, moins disposee a plaire a tout le monde. Les premiers signes – Uffie, SebastiAn, Mehdi, Mr. Oizo – etablissent une esthetique : du son qui sature, de la distorsion assumee, des references culturelles qui melangent le hip-hop americain, le rock europeen et la techno berlinoise. Justice s’inscrit dans cette tradition tout en la depassant. Leur cross – la croix ornementale qui sert de logo au groupe et donne son titre a l’album – est a la fois un symbole gothique, une reference a la culture metal, et un signe typographique qui peut etre lu comme le signe plus de l’arithmetique : addition de genres, croisement de cultures, fusion d’influences contradictoires en quelque chose de coherent et de puissant. C’est visuellement fort, musicalement ambitieux, et c’est exactement ce que le moment demandait.

Anatomie d’un Album Monstre

Genesis ouvre l’album avec le plus grand des serieux : une montee progressive, presque classique dans sa construction, des cordes synthetiques qui s’accumulent jusqu’a l’explosion. C’est une introduction de film – le film d’action le plus violent et le plus beau qu’on n’ait jamais tourne. Puis D.A.N.C.E. arrive et change tout. C’est une chanson pour enfants habilee en chanson de club, une celebration de Michael Jackson et de la danse comme acte de joie pure, construite sur un groove implacable et des voix vocoder qui chantent des syllabes nonsensiques avec une conviction totale. C’est peut-etre la chanson la plus accessible de l’album, celle qui s’est vendue en single et qui a introduit Justice au grand public. Mais l’album dans sa totalite est autre chose. Phantom, avec ses orgues d’eglise distordues et ses riffs de guitare virtuelle, est presque une piece de metal electronique – Justice prend les elements du heavy metal et les traduit dans le vocabulaire de l’electronique sans tricher, sans simplifier. Civilization, la piste finale, est une epopee de six minutes qui recapitule tous les themes de l’album et les porte vers une conclusion triomphale.

L’Influence Daft Punk et la Declaration d’Independance

La comparaison avec Daft Punk est inevitable et Justice la assume sans complexe. Les deux duos partagent la nationalite francaise, le label de depart (Bangalter et Homem-Christo ont signe sur Virgin, mais leur manager Pedro Winter est le fondateur d’Ed Banger), et une approche de l’electronique qui privilegie le soul et l’energie sur la froideur technique. Mais Justice va plus loin dans l’agressivite, dans la saturation, dans le dark. Daft Punk cite la disco et le funk. Justice cite le metal et le classique. Daft Punk cache ses visages derriere des casques de robots brillants. Justice affiche une croix et une esthetique quasi-religieuse. Ce sont deux projets complementaires plutot que concurrents, deux facettes differentes de ce que la France peut apporter a la culture electronique mondiale.

L’Heritage Durable d’une Annee Zero

Cross est sorti en 2007 et continue d’influencer les producteurs de musique electronique en 2024. Sa façon de traiter le son – cette distorsion caracteristique, cette maniere de faire « saturer » les basses et les mid-frequences jusqu’a ce que ca fasse presque mal – a defini une esthetique entiere, souvent imitee, jamais tout a fait egalee. Des centaines de producteurs ont essaye de capturer ce son depuis lors. Certains s’en sont approches. Aucun n’a atteint le meme equilibre entre brutalite et groove, entre obscurite et accessibilite. L’album a aussi demontré que la France avait quelque chose d’unique a apporter a la musique electronique mondiale : cette formation classique, cette culture musicale elargie, cette absence de complexe face aux genres « nobles » qui permet aux musiciens français de melanger sans honte le baroque et la techno, Rameau et les Ramones, les orgues de Saint-Sulpice et les systemes de sound de l’east London. Justice a compris ca avant tout le monde, et Cross en est la preuve eclatante. Une croix, un album, un manifeste.

La note des passionnés

4,0 /5

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