2007 Album

Young Bones

par MALIA

4,0
Sortie 2007
Artiste MALIA
Genres jazz

Il arrive parfois qu’une voix surgisse de nulle part et s’impose d’emblee comme une evidence. Malia Tumu, connue simplement sous le nom de Malia, est l’une de ces artistes dont le premier album, Young Bones, sorti en 2006, a su capturer une certaine elegance melancolique qui defie toute categorisation simple. Nee au Zimbabwe, elevee en Grande-Bretagne, Malia incarne a merveille cette generation d’artistes britanniques du debut des annees 2000 qui ont redefini les contours du jazz vocal contemporain en y menant des influences soul, pop et meme folk. Young Bones n’est pas un album qui crie, qui gesticule ou qui cherche a impressionner par la virtuosite technique. C’est au contraire un disque qui murmure, qui suggere, qui laisse les silences parler autant que les notes. Dans un paysage musical domine par l’agressivite ou l’ostentation, cette discretion est en elle-meme une forme de courage artistique remarquable qui merite toute notre attention.

Une voix née entre deux continents

Pour comprendre Malia, il faut comprendre la trajectoire singuliere de cette artiste qui a grandi dans l’ecart entre deux cultures, deux continents, deux univers sonores. Le Zimbabwe des annees 1980, avec ses musiques traditionnelles shona et ndebele, ses rythmes syncopees, sa relation particuliere au temps musical, a indiscutablement forge une sensibilite que l’on retrouve dans la maniere dont Malia habite le silence, dont elle laisse une phrase melodique se deposer comme de la poussiere sur une surface immobile. En arrivant en Grande-Bretagne, elle a absorbe le jazz vocal de la grande tradition – Billie Holiday, Sarah Vaughan, Nina Simone – mais aussi la soul contemporaine d’Erykah Badu et de Sade, la sophistication pop d’artistes comme Everything but the Girl. Ce synthe particulier est ce qui fait la singularite de Young Bones : on y entend une artiste qui sait exactement d’ou elle vient et qui explore, avec une assurance tranquille, la direction dans laquelle elle souhaite aller. Les arrangements, confies a des musiciens de la scene jazz londonienne, sont d’une elegance remarquable, jamais trop charges, toujours au service de la voix.

La grâce dans la simplicité

Le premier titre de Young Bones donne immediatement le ton : une ligne de piano, une contrebasse discrete, et puis cette voix qui arrive, chaude et legrement voilee, comme si elle venait de tres loin pour vous confier quelque chose d’essentiel. La production de l’album est exemplaire dans sa sobriete : on est loin des productions surchargees qui parasitaient alors le jazz pop britannique. Chaque instrument a sa place, chaque arrangement respirent. Les titres les plus reussis sont ceux ou Malia laisse parler les espaces entre les notes, comme dans les meilleures traditions du jazz contemplatif. Il y a dans sa maniere de phaser quelque chose qui rappelle la precision d’un Miles Davis en mode ballade : jamais une note de trop, jamais un vibrato gratuit, juste l’essentiel. Les textes, souvent ecrits ou co-ecrits par Malia elle-meme, explorent les territories de l’amour, de la perte, de la memoire, avec une maturite d’ecriture etonnante pour un premier album. On ne tombe pas dans le piege du sentimentalisme facile : les emotions sont la, presentes, mais tenues a distance par un filtre poetique qui leur donne une dignite particuliere.

Jazz britannique en pleine renaissance

Il faut replacer Young Bones dans son contexte historique pour en mesurer pleinement la portee. En 2006, la scene jazz vocale britannique connaissait une periode de renouveau exceptionnel. Apres la deferlante Amy Winehouse avec Frank en 2003, apres les succes de Katie Melua et Norah Jones, le public britannique s’etait remontrer avide d’une certaine forme de sophistication musicale. Malia s’inscrivait dans ce mouvement tout en le depassant : contrairement a certaines de ses contemporaines, elle ne cherchait pas a seduire le marche pop a tout prix. Son ambition etait plus elevee, plus exigeante. Elle voulait s’inscrire dans la grande tradition du jazz vocal feminin tout en apportant sa propre vision du monde, ses propres references culturelles, sa propre modernite. Le resultat est un album qui a su gagner l’estime des critiques jazzy les plus exigeants tout en touchant un public plus large, ce double exploit n’est pas si commun dans le monde du jazz.

Une oeuvre qui résiste aux modes

Pres de vingt ans apres sa sortie, Young Bones a conserve toute sa fraicheur. C’est le signe le plus sur d’un veritable classique : l’absence de datation, cette capacite a traverser les epoques sans accuser le poids des annees. Les productions trop liees aux modes sonores de leur temps vieillissent mal; celles qui privilegient l’essentiel – une belle voix, des musiciens talentueux, des chansons sinceres – traversent le temps avec une elegance intacte. Malia a continue sa carriere apres ce premier album, explorant de nouvelles territories sonores, notamment dans ses collaborations avec des musiciens europens de la scene ECM. Mais Young Bones reste ce moment de grace initial, cette carte de visite parfaite qui disait au monde musical : voici une artiste qui a quelque chose a dire, et qui sait comment le dire. Pour les amateurs de jazz vocal rafine, c’est un disque indispensable, une lecon de style et d’elegance qui n’a pas besoin d’elever la voix pour se faire entendre.

La note des passionnés

4,0 /5

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Young Bones