Quand Robert Plant, l’ex-chanteur de Led Zeppelin, l’homme dont la voix avait incarne pendant dix ans la puissance brute du hard rock, decida de collaborer avec Alison Krauss, la reine du bluegrass americain, beaucoup pensaient a une curiosite commerciale, a un exercice de style condescendant de la part d’une rock star en quete de respectabilite. Ce que personne n’anticipait, c’est que Raising Sand allait se reveler comme l’un des albums les plus bouleversants de 2007, et surtout qu’il allait remporter le Grammy Award de l’Album de l’Annee en 2009, battant des favoris comme Radiohead et Lil Wayne. Ce succes critique et commercial n’est pas du au hasard : il est le resultat d’une rencontre authentique entre deux musiciens d’exception, unis par un amour profond de la musique americaine dans toute sa diversite, et guidee par la main experte du producteur T Bone Burnett.
T Bone Burnett, l’architecte d’une rencontre impossible
Le role de T Bone Burnett dans la creation de Raising Sand est absolument central et merite d’etre examine en detail. Producteur legendaire, reconnu notamment pour sa resurrection de la musique roots americaine dans la bande originale du film O Brother, Where Art Thou? en 2001, Burnett a eu l’intuition que Plant et Krauss partageaient une sensibilite musicale profonde malgre leurs parcours en apparence divergents. Il avait raison. Tous deux sont des collectionneurs passionnes de musique americaine ancienne : le blues du Delta, la country des Appalaches, le gospel noir du Sud, le folk des grandes plaines. Tous deux ont une relation au temps musical qui privilegie l’espace, le silence, la resonance plutot que la densite ou la vitesse. La production de Burnett reflecte ce parti pris : les arrangements sont d’une sobriete exemplaire, chaque instrument occupe exactement la place qu’il doit occuper, et les voix de Plant et Krauss sont captees avec une intimite qui donne l’impression d’etre dans la meme piece qu’eux. Le choix des chansons, essentiellement des reprises de classiques oublies ou peu connus, est egalement exemplaire dans sa diversite et sa coherence.
Deux voix, un seul coeur musical
La revelation centrale de Raising Sand, c’est bien sur la chimie vocale entre Plant et Krauss. Plant, dont on connait les capacites d’adaptation vocale depuis ses premieres experimentations folk et celtiques en solo, a opere ici une transformation remarquable : sa voix puissante et chaude s’est apprivoisee, retrecie, pour trouver les harmonies delicates que requiert la musique folk et country. Le resultat est saisissant. Sur Gone Gone Gone (Done Moved On), reprise du classique des Everly Brothers, les deux voix s’entrelacent avec une naturalite qui laisse pantois. Please Read the Letter, co-ecrite par Plant avec Jimmy Page pour l’album Walking into Clarksdale de 1998, trouve ici une version definitives grace a la voix cristalline de Krauss. Et puis il y a Killing the Blues, la chanson de Rowland Salley qui est peut-etre le moment le plus beau de tout l’album : une confession intime sur la perte et la culpabilite, portee par deux voix qui semblent n’en faire qu’une, au-dessus d’un arrangement de guitare acoustique et de pedal steel d’une beaute dechirant. Les reprises de Gene Clark, figure tragique des Byrds, et de Doc Watson, patriarche du flatpicking appalachien, montrent l’etendue des references musicales que Plant et Krauss partagent.
L’Amérique profonde retrouvée
Il serait reducteur de voir Raising Sand comme un simple exercice nostalgique ou un retour aux racines condescendant. L’album est au contraire une affirmation que la musique americaine traditionnelle – blues, country, folk, gospel – est un reservoir inepuisable de beaute et de verite emotionnelle, aussi pertinent aujourd’hui qu’au moment de sa creation. Plant, qui avait commence sa carriere en absorbant et en amplifiant le blues britannique des annees 1960, revient en quelque sorte a ses sources originelles, mais avec cinquante ans d’experience musicale supplementaires. Krauss, de son cote, sort de sa zone de confort bluegrass pour explorer des territories plus sombres et plus ambigus. Cette rencontre hors du commun produit une musique qui depasse les deux artistes individuellement, creant quelque chose de nouveau a partir de materiau ancien.
Un disque pour l’éternité
Le succes de Raising Sand aux Grammy Awards ne doit pas faire oublier la reception initiale de l’album par la critique, qui fut unanimement enthousiaste. Les magazines specialises dans le rock, le country, le folk et le jazz saluaient tous le meme phenomene : un album qui reussissait l’exploit de plaire simultanement a des publics tres differents sans jamais faire de concession. Les amateurs de Led Zeppelin decouvrirent Alison Krauss et l’univers du bluegrass. Les fans de country traditions furent surpris de trouver dans Plant un homme profondement respectueux de leur heritage musical. Et les amateurs de belle musique, tout simplement, eurent la joie de trouver un album qui resisterait a l’epreuve du temps. La tournee qui suivit la sortie de l’album, avec des dates dans les arenas les plus prestigieuses du monde, confirma l’ampleur du phenomene. Raising Sand est l’exemple parfait de ce que la musique peut faire de mieux : reunir des mondes en apparence inconciliables et prouver que la beaute n’a pas de frontieres stylistiques. C’est un chef-d’oeuvre de l’Amerique musicale profonde, un tresor que l’on revient ecouter encore et encore.
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