En 2007, Paul McCartney avait 64 ans, l’age exact dont il chantait avec une ironie tendre dans When I’m Sixty-Four, quarante ans plus tot. Ce que personne ne pouvait anticiper, c’est que cet homme, qui avait connu les Beatles, les Wings, une carriere solo pharaonique, allait sortir l’un des albums les plus personnels et les plus touchants de sa discographie avec Memory Almost Full. Publie sur Hear Music, le label de Starbucks, dans une demarche de distribution novatrice qui fit couler beaucoup d’encre, cet album est avant tout une meditation sur le temps qui passe, sur la memoire fragmentee, sur le passage inevitable de la vie. McCartney, sorti d’un divorce douloureux et mediatique avec Heather Mills, se retrouvait a un carrefour existentiel. Sa reponse fut musicale, comme elle l’a toujours ete : onze chansons d’une richesse melo dique exceptionnelle, portees par une production de David Kahne a la fois moderne et respectueuse des grandes traditions pop beatlesques.
Un maître mélodique face à la mortalité
Ce qui frappe d’emblee dans Memory Almost Full, c’est la lucidite avec laquelle McCartney aborde les grands themes de la fin de vie sans jamais tomber dans le pathetique ou le morbide. Dance Tonight, le single d’ouverture, est une petite merveille de legerte construite autour d’un mandoline obstine – un de ces bonheurs melodiques instantanes dont McCartney a le secret depuis toujours. Mais sous cette apparente simplicite se cache quelque chose de plus profond : l’affirmation que la joie est possible meme face a l’incertitude. Ever Present Past est peut-etre la chanson la plus belle de l’album, cette exploration douce-amere de la memoire qui joue les tours, de ces souvenirs qui surgissent de nulle part pour nous rappeler que nous sommes la somme de tout ce que nous avons vecu. La production est exemplaire : elle capture la chaleur organique d’un musicien qui joue lui-meme la plupart des instruments, tout en donnant a l’ensemble une coherence sonore moderne. McCartney a toujours eu ce don rare de faire sonner ses albums comme s’ils avaient ete ecrits et enregistres dans la meme journee, avec la meme energie et la meme fraicheur.
That Was Me – la biographie en chanson
That Was Me est l’une des pieces centrales de Memory Almost Full, et l’une des plus revelantes sur l’etat d’esprit de McCartney au moment de sa creation. Dans cette chanson, il enumere les grands moments de sa vie : l’adolescent qui jouait du rock and roll dans les clubs de Liverpool, le jeune Beatle qui prenait l’avion pour la premiere fois, l’homme qui a connu la gloire la plus absolue que l’histoire du rock ait jamais connue. Mais il le fait avec une distance amusee, presque incredule, comme si tout cela avait ete une autre personne. Cette dualite, entre la conscience d’avoir ete au centre de l’histoire musicale du XXe siecle et le sentiment ordinaire d’etre simplement un homme qui vieillit, donne a la chanson une dimension presque philosophique. Nod Your Head apporte une energie plus rock, rappelant que McCartney n’a rien perdu de sa vitalite rythmique, tandis que House of Wax est une incursion dans un territoire plus sombre et plus experimental, preuve que l’artiste ne se contente pas de jouer la carte de la nostalgie securisante.
La suite finale, testament mélodique
La grande originalite structurelle de Memory Almost Full reside dans sa conclusion : une suite de cinq miniatures interconnectees qui forme un testament melodique d’une dizaine de minutes. Cette sequence, qui rappele les ambitions architecturales d’Abbey Road avec son medley de la face B, fonctionne comme une meditation finale sur la vie, la mort et ce qui reste de nous apres notre passage sur cette terre. C’est la que McCartney se montre le plus touchant, le plus vulnerable, le plus humain. On pense a John Lennon, a George Harrison disparu en 2001, a Linda perdue en 1998. On pense a toutes les chansons qui ont berce des generations entieres. Et on realise que cet homme, malgre tout le poids de son heritage, continue d’avancer, de creer, de chercher des nouvelles formes pour dire des verites eternelles.
L’heritage Beatles en héritage assumé
Il serait vain de nier l’ombre portee des Beatles sur Memory Almost Full. McCartney lui-meme ne cherche pas a s’en debarrasser : il l’assume, il la cite, il la transforme. Les harmonies vocales, les modulations harmoniques inattendues, les melo dies qui s’ancrent immediatement dans la memoire – tout cela est beatlesien dans l’ame. Mais McCartney n’est pas prisonnier de son passe : il integre ces references a une demarche contemporaine, jouant avec les sons et les textures de son epoque pour creer quelque chose qui lui appartient en propre. La critique, parfois injuste avec lui depuis sa separation d’avec Lennon – comme si la grandeur des Beatles etait forcement une oeuvre collective qui ne pouvait exister qu’a quatre – a globalement salue Memory Almost Full comme l’un de ses meilleurs albums solos. Et le public a suivi : le disque s’est classé dans les dix premiers dans de nombreux pays, prouvant que McCartney, a 64 ans, restait une force culturelle majeure. C’est en fin de compte le plus bel hommage que l’on puisse rendre a cet artiste hors norme : a l’age ou d’autres se reposent sur leurs lauriers, il continuait de surprendre.
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