Quand Paul McCartney sort McCartney en avril 1970 , quelques semaines avant l’annonce officielle de la dissolution des Beatles , c’est un acte simultanément courageux et maladroit. Courageux parce qu’il prend le risque de montrer quelque chose de radicalement personnel et non poli , des maquettes de chansons enregistrées à la maison, avec McCartney jouant lui-même tous les instruments, sans la perfection de production qu’on associait aux Beatles. Maladroit parce que le timing, en pleine tourmente de la dissolution, transforme l’album en déclaration d’indépendance qui aggrave les tensions avec ses anciens partenaires.
McCartney enregistre cet album seul dans sa ferme écossaise , une cabane sur la propriété de Kintyre où il s’était réfugié après le chaos de la fin des Beatles. Il joue de la batterie, de la basse, des guitares, du piano, chante toutes les parties. L’idée n’est pas de créer un album perfectionnement produit mais de libérer des idées musicales qui s’accumulaient depuis des mois.
« Maybe I’m Amazed » est la chanson qui prouve immédiatement que McCartney compositeur était intact après les années Beatles , une ballade soul-rock d’une beauté absolue, avec une mélodie qui monte en puissance avec une inevitabilite qui caractérise les plus grandes compositions de McCartney. La façon dont la chanson passe de la douceur du couplet à la puissance du refrain est une leçon de construction mélodique.
« Every Night » est une ballade folk-rock d’une douceur et d’une spontanéité qui révèle McCartney dans son mode le plus détendu et le plus naturel. La guitare acoustique, la voix directe sans effets, le sentiment d’une chanson écrite en quelques minutes et enregistrée sans surproduction , tout cela est inhabituel pour un musicien connu pour son souci de la perfection.
« Junk » et « Teddy Boy » , des chansons qui avaient été proposées pour les sessions d’enregistrement des Beatles et refusées , trouvent ici leur forme définitive. Ces chansons, plus intimes et plus folk que les productions habituelles des Beatles, montraient une direction musicale que McCartney voulait explorer et que le format Beatles ne lui permettait pas de suivre.
La qualité sonore de l’album , enregistré sur du matériel domestique, avec les limitations techniques que cela implique , est volontairement imparfaite. McCartney assumait cette imperfection comme une esthétique, une façon de dire que la belle idée vaut plus que la belle production. Cette philosophie, inhabituelle pour lui, sera développée plus tard par des mouvements comme le lo-fi indie rock des années quatre-vingt-dix.
« Oo You » est le morceau le plus rock de l’album , une chanson électrique qui montre que McCartney n’avait pas abandonné le rock pour le folk ou la chanson douce. Sa voix y retrouve l’intensité qu’il pouvait atteindre dans les moments les plus puissants des Beatles.
La presse musicale accueillit l’album avec une bienveillance teintée de déception , on attendait le successeur des Beatles, on recevait des maquettes domestiques. Mais avec le temps, l’album a gagné une réputation de document personnel d’une sincérité et d’une fraîcheur qui contrastent favorablement avec la production sophistiquée qui suivra dans les années soixante-dix.
McCartney est un début , imparfait, inégal, mais authentique. Il annonce un compositeur qui allait passer les décennies suivantes à explorer toutes les formes musicales possibles, de la pop sophistiquée au rock and roll en passant par la chanson traditionnelle. Cette curiosité musicale totale, déjà présente dans les Beatles, trouve sur cet album sa première expression véritablement libre.
La façon dont McCartney a géré sa communication autour de cet album , incluant dans le presskit une « interview » de lui-même sous forme de questions-réponses où il annonçait ne plus travailler avec Lennon, ne plus être membre des Beatles , a provoqué la controverse. Cette annonce unilatérale de la dissolution du groupe a été vécue comme une trahison par ses ex-partenaires qui n’avaient pas été consultés.
Les « home recordings » de McCartney , dont cet album est le premier exemple , révèlent un côté de sa personnalité musicale qu’on ne voyait pas dans le contexte ultra-produit des Beatles. La spontanéité, la tendresse, les petites chansons sans prétention (« Junk » en acoustique, « Momma Miss America ») montrent un musicien attachant dans sa modestie, différent de la star de stade que le monde connaissait.
La production de McCartney par lui-même révèle une compétence technique moins connue que sa composition ou sa performance. Il connaissait les studios de l’EMI depuis 1962 et avait observé George Martin travailler avec une attention et une curiosité qui lui avaient donné une maîtrise des équipements et des techniques d’enregistrement que peu de musiciens de sa génération possédaient.
« The Lovely Linda » , qui ouvre l’album , est une petite chanson de trente secondes dédiée à Linda Eastman, que McCartney venait d’épouser. Cette dédicace musicale intime, enregistrée dans une cuisine écossaise, est l’image parfaite de l’état d’esprit de l’album : loin des stades et des studios, dans la vie ordinaire avec une femme et une ferme et une guitare acoustique.
Les enregistrements de McCartney dans sa ferme écossaise avaient quelque chose de thérapeutique , une façon de retrouver la joie simple de faire de la musique, seul, sans pression commerciale ni regards critiques. Cette solitude créative, après des années dans la machine à hit des Beatles, était exactement ce dont il avait besoin pour se retrouver lui-même musicalement.
Les décennies qui ont suivi ont prouvé que McCartney était l’un des compositeurs les plus prolifiques et les plus constants de l’histoire de la musique populaire. McCartney, avec ses imperfections assumées et sa fraîcheur domestique, est le point de départ d’une carrière solo de quarante ans qui continue d’offrir des surprises.
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