Patti Smith a toujours ete une devoreuse de culture. Poeta avant d’etre chanteuse, peintre, auteure, icone du punk new-yorkais des annees 1970, la « Marraine du Punk » a consacre sa vie a l’absorption et a la restitution des grandes oeuvres humaines. Avec Twelve, sorti en 2007, elle a entrepris l’exercise le plus personnel qui soit : reprendre douze chansons qui ont compte dans sa vie, des chansons qui l’ont formee, aimee, soutenue dans les moments difficiles. Le resultat est un album profondement autobiographique qui dit plus sur Patti Smith que n’importe quel memoir : il dit quelles sont ses amours musicales, quels sont les artistes qui l’habitent, quelles sont les oeuvres qu’elle porte en elle comme des talismans contre le vide. De Jimi Hendrix aux Doors, de Nirvana aux Rolling Stones, de Stevie Wonder a Neil Young, la liste des reprises constitue a elle seule une declaration d’amour a toute une tradition musicale anglophone dont Smith est a la fois l’heritiere et l’une des plus brillantes interpretes.
Un hommage aux géants qui l’ont faite
Pour comprendre pleinement Twelve, il faut revenir sur le parcours d’une artiste dont le premier album, Horses en 1975, avait litteralement redefinit les contours du rock. Smith etait arrivee a New York dans les annees 1960 avec rien d’autre que ses livres, ses poemes et une conviction absolue que le rock and roll pouvait etre un vecteur d’expression literaire et philosophique aussi valide que la poesie de Rimbaud ou la prose de Artaud. Elle avait cotoye Mapplethorpe, Warhol, l’avant-garde new-yorkaise. Elle avait pleure la mort de son ami Tom Verlaine des Television, de Lenny Kaye son guitariste fidele. Et apres la mort de son mari Fred « Sonic » Smith en 1994, elle avait vecu un long deuil avant de revenir sur scene avec Gone Again en 1996. Lorsqu’elle enregistre Twelve, elle a soixante ans et toute une vie de musique derriere elle. Ses choix de reprises sont donc des choix d’une artiste arrivee a maturite, qui sait exactement ce qu’elle aime et pourquoi elle l’aime. Are You Experienced de Jimi Hendrix, Soul Kitchen des Doors, Gimme Shelter des Rolling Stones, Smells Like Teen Spirit de Nirvana, Helpless de Neil Young : chacune de ces chansons est une piece de son autobiographie musicale.
La voix qui traversait les décennies
Ce qui rend Twelve fascinant d’un point de vue purement vocal, c’est la maniere dont Smith aborde ses reprises non pas comme une exercice de style ou une demonstration technique, mais comme une communion intime avec des oeuvres qu’elle porte en elle depuis des decennies. Sa version de Are You Experienced est une revelation : elle ne cherche pas a imiter la virtuosite electrique de Hendrix, mais elle capte quelque chose de plus profond, cette question metaphysique sur l’experience comme voie de connaissance. Sa reprise de Soul Kitchen des Doors rend hommage a Jim Morrison avec une sincerite qui depasse le simple tribute pour devenir une meditation sur la mort prematuree et le genie foudroyant. La version de Gimme Shelter est peut-etre la plus audacieuse : Smith s’empare de cette chanson des Stones – originalement portee par la voix de Merry Clayton dans son duo avec Jagger – et en fait quelque chose de personnel et de politique, une reflexion sur la violence qui traverse l’histoire americaine. Mais c’est sans doute la reprise de Smells Like Teen Spirit de Nirvana qui a le plus etonne les critiques.
Nirvana par Patti Smith – un acte de foi
Reprendre Smells Like Teen Spirit etait une gageure : tellement de fois entendue, tellement parodiee et citee, la chanson de Cobain etait devenue presque insaissable sous ses layers d’ironie et de familiarite. Smith choisit d’aller a l’essentiel : elle ralentit le tempo, elle enleve la distorsion grunge, elle laisse la melodie et les paroles parler sans le bouclier de la puissance sonore. Le resultat est bouleversant. On entend la chanson comme si c’etait la premiere fois, on comprend que derriere le defoulement catartique de l’original il y avait une melancolie profonde, un desespoir sincere que Smith met a nu avec une brutalite douce. C’est cela, le genie de Smith comme interprte : elle sait trouver l’ame d’une chanson et la mettre en lumiere sans la trahir.
Un legs vivant
En choisissant de faire un album de reprises a soixante ans, Patti Smith ne cherchait pas a prouver qu’elle etait encore capable d’attirer l’attention. Elle cherchait a faire quelque chose de plus profond : a rendre hommage a ceux qui l’avaient aidee a devenir ce qu’elle etait, a tracer les filiations musicales qui constituent son identite artistique. Twelve est donc un album genereux, au sens le plus noble du terme : genereux envers les artistes qu’il celebre, genereux envers le public a qui il offre de nouvelles lectures d’oeuvres connues, genereux envers elle-meme en lui permettant d’exprimer sa gratitude pour une vie passee dans la musique. La production, signee par son fils Jackson Smith et Tony Shanahan, est deliberement simple et directe, privilegiant la force des voix et des instruments acoustiques sur tout artifice de studio. L’album ne cherche pas a rivaliser avec les originaux : il cherche a les prolonger, a leur donner une nouvelle vie dans la voix d’une femme qui les a aimes. Et c’est precis ement ce qu’il accomplit, avec une beaute et une sincerite qui font de Twelve un document culturel important dans la carriere d’une des plus grandes figures du rock americain.
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