Trampin’, PATTI SMITH (2004) : la prêtresse du punk pèlerine à travers le monde
Il y a une ligne droite entre Patti Smith et les troubadours du Moyen Âge. Ces voyageurs qui portaient leurs chansons d’une cour à l’autre, d’une place de marché à une autre, qui faisaient de leur vie un acte poétique permanent. Smith est dans cette tradition : une artiste dont l’existence entière est un poème en cours d’écriture. « Trampin' » est son huitième album studio, sorti en mai 2004 chez Columbia Records, et son titre dit tout : trampin’, le vagabondage, le pèlerinage, la marche vers quelque chose qui n’est jamais tout à fait atteint mais qu’on cherche quand même.
Patti Smith a traversé des décennies de vies multiples. La pionnière du punk new-yorkais des années soixante-dix avec « Horses » (1975). La femme qui s’est retirée à Detroit pour élever ses enfants avec son mari Fred « Sonic » Smith. La veuve qui revient à la musique après la mort de Fred en 1994 et celle de son frère Todd en 1995, portant ses morts comme on porte un flambeau.
Jackson Smith : le fils sur scène
Sur « Trampin' », Patti Smith est accompagnée de son fils Jackson Smith à la guitare. Jackson a hérité du talent musical de ses deux parents et joue avec une maturité surprenante. Cette présence familiale donne à l’album une dimension de transmission particulièrement touchante. Patti Smith qui passe le flambeau, qui fait entrer son fils dans le monde de la musique, qui lui montre ce que ça veut dire de jouer avec conviction et sens des responsabilités artistiques.
Lenny Kaye, son collaborateur depuis les années soixante-dix, est toujours là. Il y a quelque chose de beau dans cette fidélité mutuelle sur plusieurs décennies.
Jubilee : la joie comme acte politique
« Jubilee » est l’une des ouvertures les plus puissantes de l’album. Smith y chante la joie avec une intensité qui n’a rien d’une joie naïve ou superficielle. Sa joie est conquise, arrachée à la douleur, affirmée contre les circonstances. Dans le contexte de l’Amérique de 2004, l’année de la réélection de George W. Bush, cette joie est un acte politique. Refuser la résignation, refuser le cynisme, croire encore que quelque chose de beau peut exister dans le monde : voilà le message de « Jubilee ».
Trampin’ et le pèlerinage spirituel
La chanson titre est un vieux spiritual américain que Smith réinterprète avec son propre texte ajouté. « Trampin' » évoque les marcheurs de l’histoire, les pélerins qui se déplacent vers un lieu saint ou simplement vers un horizon qui les appelle. Smith y met ses propres pérégrinations : ses années à New York, ses années à Detroit, ses tournées mondiales, ses voyages vers les lieux qui ont forgé la culture qu’elle porte en elle.
Sa voix, aujourd’hui, est différente de celle du « Horses » de 1975. Moins sauvage, plus habitée. Elle a traversé des choses que la voix de 1975 ne pouvait pas encore imaginer. Mais l’intelligence musicale, la précision poétique, l’intensité de la présence sont intactes.
Mother Rose et la tendresse pour les origines
« Mother Rose » est une lettre d’amour à sa mère, morte en 1996, un an après son retour dans le monde de la musique. La chanson est simple, acoustique, avec une mélodie qui ressemble à une berceuse. Mais les paroles sont complexes, chargées d’histoire familiale, de reconnaissance et de deuil. Smith sait mêler l’intime et l’universel : en parlant de sa mère, elle parle de toutes les mères, du lien entre les générations qui font et défont les familles.
Peaceable Kingdom et la politique
« Peaceable Kingdom » ferme l’album sur une vision utopique d’un monde apaisé, inspirée de la peinture quaker du même nom qui représente un lion et un agneau couchés côte à côte. C’est Smith qui continue de croire à la possibilité d’un monde meilleur, non pas avec la naïveté de quelqu’un qui n’a pas souffert, mais avec la conviction de quelqu’un qui a regardé le pire en face et qui décide quand même d’espérer.
Patti Smith a passé cinquante ans à rappeler à ceux qui l’écoutent que la poésie et la musique ont une responsabilité. Que l’art n’est pas un ornement mais une nécessité. « Trampin' » est la confirmation de cette conviction.
Patti Smith et la tradition poétique américaine
Patti Smith est autant poète que musicienne. Elle a publié des recueils de poésie avant d’enregistrer « Horses ». Elle cite Rimbaud, Blake, Whitman parmi ses influences fondatrices. Cette dimension littéraire est inséparable de sa musique : ses textes ne sont pas des paroles de chanson ordinaires, ils portent le poids d’une tradition poétique entière. « Trampin' » en est imprégnée. Chaque chanson est une façon de poser des questions sur ce que signifie exister, créer, résister. Sur ce disque, Smith parle aussi de la guerre en Irak, de l’Amérique qui a perdu le fil de ses propres idéaux. Elle le fait avec la colère froide et la conviction absolue de quelqu’un qui croit que les mots peuvent changer le monde. Peut-être pas seuls. Mais ils font partie du travail.
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