Il existe dans le blues des figures qui fascinent precisement parce qu’elles semblent venir d’un autre temps, ou d’une version plus dure et plus vraie du monde. Bill Homans, alias Watermelon Slim, est l’une de ces figures. Veterinaire du Vietnam, diplome en histoire de la Dartmouth University et de l’University of South Carolina, chauffeur de camion dans l’Oklahoma pendant des decennies, bluesman autodidacte qui a commence a enregistrer professionnellement seulement apres ses cinquante ans : son parcours est unique dans les annales du blues americain contemporain. The Wheel Man, sorti en 2007 et qui remporta le Blues Music Award du meilleur album de blues acoustique cette annee-la, est peut-etre son oeuvre la plus accomplie. C’est un album qui sent la poussiere des routes de l’Oklahoma, qui porte en lui les nuits sans sommeil sur les grands axes americains, qui transpire l’authenticite d’une vie vecue dans les marges et les espaces entre les grandes villes. Pour comprendre cet album, il faut d’abord comprendre l’homme qui l’a fait.
Un homme entre deux guerres
Bill Homans est ne en 1947 dans une famille de la classe moyenne americaine. Son parcours academique brillant aurait pu le mener vers une carriere conventionnelle dans l’enseignement ou la recherche. Mais le Vietnam a tout change. Comme des millions de jeunes Americains de sa generation, il fut envoye dans cette guerre absurde qui laissa des cicatrices indelebiles sur le tissu social americain. Ce qu’il vit au Vietnam – la violence, la mort, l’absurdite d’une guerre que personne ne comprenait vraiment – allait forger son rapport au monde d’une maniere definitive. Revenu au pays, il ne put se readapter a la vie ordinaire et choisit la route : chauffeur de camion dans les Etats du Sud et du Midwest, il parcourut des centaines de milliers de kilometres sur les grandes highways americaines, absorbant les paysages, les musiques de road-side bars et de juke joints, les histoires des gens qu’il rencontrait. C’est dans ces annees d’itinerance qu’il decouvrit vraiment le blues du Delta, cette musique de la souffrance et de la resilience qui parlait directement a son experience. Sonny Boy Williamson, Little Walter, Robert Johnson, Muddy Waters : il les ecoutait en roulant, il apprenait leurs techniques a l’harmonicas et a la guitare slide, il integrait leurs secrets. Lorsqu’il commenca a enregistrer, dans les annees 1990, il avait deja une vie entiere d’experience humaine a mettre en musique.
L’art de la slide et de l’harmonica
Ce qui distingue Watermelon Slim des innombrables revivalistes du blues acoustique est la profondeur et l’authenticite de son jeu. Il n’imite pas le delta blues : il le parle comme une langue maternelle, avec toutes les nuances et les imperfections qui font la difference entre un musicien vivant et un musee sonore. Son jeu de bottleneck slide a la guitare est d’une fluidite et d’une expressivite qui rappellent les grands maitres du genre, mais avec une voix musicale personnelle qui est entierement la sienne. Sur The Wheel Man, il alterne entre guitares acoustiques, resonators et harmonica diatonique avec une aisance qui temoigne de decennies de pratique solitaire. Les chansons sont pour la plupart des originals qui parlent de la vie sur la route, de la pauvrete rurale de l’Oklahoma, de la guerre et de ses consequences, de l’amour et de la perte avec une franchise bouleversante. Il n’y a aucune pose dans cette musique, aucun calcul commercial, aucune concession aux modes du moment : juste un homme, ses instruments et la necessite de dire quelque chose de vrai.
Oklahoma blues – une géographie sonore
L’Oklahoma n’est pas un Etat qu’on associe spontanement au blues : c’est le pays du country, du rodeo, des grandes plaines venteuses. Mais l’histoire de l’Oklahoma est aussi celle des deportations des tribus indiennes, de la Grande Depression et des Dust Bowl migrants immortalises par Steinbeck dans Les Raisins de la Colere, des communautes noires de Greenwood a Tulsa victimes d’un des pires pogroms de l’histoire americaine. Watermelon Slim porte toute cette histoire dans sa musique. Quand il joue le blues dans un bar d’Oklahoma City, il joue la musique de tous ceux qui ont souffert sur cette terre, quelle que soit leur couleur de peau. C’est cette dimension historique et sociale qui donne a ses chansons une profondeur qui depasse le simple entertainment.
Le blues comme témoignage
Il est rare, dans le blues contemporain, de trouver un artiste pour qui la musique est veritablement un acte de temoignage et pas seulement une forme d’expression artistique. Watermelon Slim est de ceux-la. Chaque chanson sur The Wheel Man est un fragment d’une vie vecue, une piece d’un puzzle autobiographique que l’auditeur reconstruit peu a peu au fil des ecoutes. La production de l’album, deliberement minimaliste, capture cette authenticite : on entend les cordes vibrer, on entend la respiration entre les phrases, on entend le bois de la guitare repondre au bois de la chaise sur laquelle est assis le musicien. C’est une musique qui n’a pas peur de ses propres imperfections, qui comprend que la perfection technique est souvent l’ennemie de l’emotion vraie. Le Blues Music Award qui recompensa The Wheel Man en 2007 fut une reconnaissance meritee pour un artiste qui avait passe sa vie a faire exactement ce que le blues a toujours fait : dire la verite sur la condition humaine avec la plus grande economie de moyens possible. Watermelon Slim n’est pas une star du blues : il est quelque chose de plus rare et de plus precieux, un authenticite vivant dans un monde de simulacres.
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