Slayer, Reign in Blood : vingt-neuf minutes pour tout cramer
Imaginez la scène : 1986. Pendant que la moitié de la planète se trémousse sur de la new wave coiffée à la laque, quatre cinglés de Huntington Park, Californie, balancent un disque de vingt-neuf minutes qui ressemble à un règlement de comptes à la tronçonneuse. Dix titres. Pas un de plus. Reign in Blood, troisième album de Slayer, n’a pas le temps de vous faire la conversation : il vous attrape par le col, vous traîne sur le bitume et repart en fumée avant que vous ayez compris ce qui vous arrivait. C’est court, c’est brutal, c’est parfait. Et quarante ans plus tard, ça reste le mètre étalon du thrash metal, le disque que tous les groupes extrêmes recopient en cachette dans leur cave.
Le line-up ? Un commando : Tom Araya au chant et à la basse, hurlant comme un possédé, Jeff Hanneman et Kerry King aux six cordes (deux guitaristes, deux écoles, deux incendiaires), et derrière les fûts un certain Dave Lombardo, batteur surhumain qui transforme la double pédale en mitrailleuse lourde. Ces gars-là ne jouent pas vite, ils jouent trop vite. C’est tout l’enjeu.
Rick Rubin, le producteur venu du hip-hop qui a tout nettoyé
Voilà le twist que personne n’avait vu venir. Pour produire ce monument, Slayer s’offre Rick Rubin, le boss de Def Jam, le type qui bossait avec les Beastie Boys et Run-DMC. Le metal ? Il n’y connaissait quasiment rien. Première expérience pro du bonhomme dans le genre. Et c’est précisément ça qui change tout : Rubin arrive avec une oreille neuve, vire la bouillie sonore des albums précédents et exige de la clarté, de la précision chirurgicale. Il voulait entendre, selon ses propres mots, « the precise tightness » de la musique : la mécanique de précision du jeu. Résultat, les riffs cognent comme des poings, la batterie de Lombardo claque comme un fouet, et chaque note vous arrive en pleine figure sans le moindre voile. Rubin a rendu Slayer plus rapide, plus serré, plus mortel. Du grand art.
Enregistré à Hit City West, à Los Angeles, avec Andy Wallace aux manettes techniques, le disque ne s’embarrasse d’aucune graisse. Pas de ballade, pas de pause cigarette, pas de solo nombriliste de huit minutes. On entre, on saigne, on sort. La brièveté comme manifeste : à l’heure où les groupes alignaient les doubles albums prétentieux, Slayer prouvait qu’on pouvait changer l’histoire du metal en moins de temps qu’un épisode de série.
« Angel of Death » : le scandale qui a fait fuir Columbia
Et puis il y a le morceau d’ouverture. Celui qui a fait trembler les costards. « Angel of Death », écrit par Jeff Hanneman, raconte par le menu les expériences médicales de Josef Mengele à Auschwitz. Autant vous dire que ça n’est pas passé crème. Columbia Records, qui distribuait Def Jam, a tout simplement refusé de sortir le disque en avril 1986, paniqué par les paroles. Le label a lâché Slayer comme une patate brûlante, et il a fallu se débrouiller autrement : c’est finalement Geffen qui l’a distribué en octobre, tout en planquant son logo et en omettant le disque de son calendrier officiel. La grande maison voulait bien encaisser les billets, mais surtout pas être associée à l’affaire. Joli courage.
Évidemment, les accusations de nazisme ont plu comme la grêle. Sauf que c’est du flan, et Hanneman l’a toujours répété. Le bonhomme, fasciné par l’Histoire, voyait là un sujet glaçant, pas un éloge. « I know why people misinterpret it. It’s because they get this knee-jerk reaction to it. There’s nothing I put in the lyrics that says necessarily [Mengele] was a bad man, because to me, well, isn’t that obvious? », expliquait-il à KNAC.com en 2004. Traduction de l’esprit : décrire l’horreur, ce n’est pas la célébrer, et que Mengele était un monstre, ça coulait de source. Le titre était, pour lui, une leçon d’Histoire balancée à 200 à l’heure. Sa veuve l’a confirmé après sa mort en 2013 : jamais Jeff n’a cautionné le nazisme. Point final sur une polémique qui en disait souvent plus long sur les accusateurs que sur l’accusé.
« Raining Blood » : le climax qui fait pleuvoir l’apocalypse
Si « Angel of Death » ouvre le bal en défonçant la porte, c’est « Raining Blood » qui referme le cercueil. Et quel final. Ces gouttes qui tombent en intro, ce riff qui descend des cieux comme une averse de lames de rasoir, ce tempo qui explose : c’est devenu l’un des riffs les plus copiés, samplés et révérés de toute l’histoire du metal. Demandez à n’importe quel gamin qui prend une guitare électrique aujourd’hui, il connaît « Raining Blood » avant même de savoir accorder son instrument. Le morceau a tellement marqué qu’il dépasse largement le cercle des fans purs et durs, jusqu’à se faire reprendre et citer un peu partout dans la pop culture.
L’onde de choc : tout le metal extrême lui doit quelque chose
Reign in Blood, c’est la pierre angulaire. Sans lui, pas de death metal tel qu’on le connaît, pas de black metal qui carbure à la vitesse, pas une génération entière de groupes qui ont voulu aller plus loin, plus vite, plus noir. Le disque a fini par entrer dans le Billboard 200 américain (modeste 94e place, mais une première pour le groupe) et a décroché le disque d’or en 1992. Pas mal pour un objet que les majors refusaient de toucher.
La vérité, c’est qu’on ne mesure pas un album pareil à sa durée ou à ses ventes. On le mesure aux dégâts. Et là, le carnage est total : Slayer a posé en une demi-heure un standard que quatre décennies de metalleux n’ont jamais réussi à dépasser, seulement à imiter. Vous voulez comprendre d’où vient toute la musique extrême moderne ? Mettez ce vinyle sur la platine, montez le son jusqu’à faire trembler les murs, et accrochez-vous. Vingt-neuf minutes. Pas une de trop. Le chef-d’oeuvre absolu du thrash, et probablement le disque le plus dangereux jamais pressé sur galette noire.
Plus de SLAYER
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration

