Let It Be… Naked, The BEATLES (2003) : Paul McCartney rend justice à l’histoire
Il y a des blessures qui ne cicatrisent pas. Pour Paul McCartney, la blessure s’appelle Phil Spector. En 1970, alors que les Beatles se déchiraient dans une dissolution à la fois artistique et humaine, le producteur américain, connu pour son « Wall of Sound » grandiloquent, s’est emparé des sessions « Get Back » pour en faire ce qu’il appellerait « Let It Be ». Il a ajouté des choeurs, des orchestres à cordes, des cuivres. Sur « The Long and Winding Road », il a superposé un orchestre de 50 musiciens sans demander l’autorisation de McCartney. Ce dernier a envoyé une lettre furieuse à Allen Klein, le manager des Beatles de l’époque. Elle n’a rien changé. La rancune est restée.
Trente-trois ans plus tard, en novembre 2003, McCartney sort « Let It Be… Naked », une version reconstruite, dégraissée, purifiée de toute intervention spectorienne. C’est sa revanche. Et c’est une belle revanche.
La genèse du projet : retour à l’essentiel
Les sessions « Get Back » de janvier 1969 avaient une ambition claire au départ : les Beatles qui reviennent aux sources, sans arrangements sophistiqués, sans les gadgets du studio, juste quatre musiciens et leurs instruments. Le concept s’est fracassé sur la réalité des tensions internes. John Lennon voulait Yoko Ono dans le studio. George Harrison est parti en claquant la porte pour revenir quelques jours plus tard. Billy Preston a été invité pour détendre l’atmosphère. Et le film « Let It Be » de Michael Lindsay-Hogg a tout capté, la grandeur et la misère.
McCartney, avec le producteur Giles Martin (fils de George Martin, le « cinquième Beatle »), a retravaillé le matériau avec une précision chirurgicale. La technologie de 2003 permettait d’isoler les pistes individuelles avec une finesse impossible en 1970. Résultat : un album qui ressemble à ce que les Beatles voulaient faire avant que Spector ne s’en empare.
La Long and Winding Road sans les larmes de crocodile
La différence la plus frappante entre les deux versions de « Let It Be » se mesure sur « The Long and Winding Road ». Dans la version Spector de 1970, il y a un orchestre à cordes, un choeur féminin, des harpes. C’est somptueux et complètement kitsch. La chanson, pourtant magnifique dans ses fondations, se noie sous la production. Dans « Let It Be… Naked », on entend McCartney, le piano, la basse, la batterie de Ringo. Et la chanson respire. On entend enfin la mélodie pour ce qu’elle est : l’une des grandes mélodies de rock des années soixante.
« Across the Universe » bénéficie du même traitement. La version originale Spector était alourdie de choeurs, de cordes. Ici, elle retrouve son espace. La voix de Lennon flotte au-dessus d’un accompagnement minimal. C’est déchirant.
Le Fly on the Wall
En bonus avec l’album, un CD intitulé « Fly on the Wall » contient des extraits des conversations en studio, des faux départs, des fragments de chansons jamais abouties. C’est un document historique fascinant. On entend les Beatles décontractés, plaisantant, expérimentant. On entend Lennon chanter des parodies de chansons populaires. On entend Harrison grimacer. On entend McCartney diriger avec une précision quasi-obsessionnelle.
C’est un bout de vie Beatles sans filtres.
La polémique artistique
La sortie de « Let It Be… Naked » a ravivé les débats. Les partisans de Phil Spector (qui existaient, curieusement) ont défendu sa version comme une oeuvre cohérente. Les purs et durs de la cause beatlesienne ont salué le retour aux sources. Et puis il y a ceux qui pensaient que les Beatles n’auraient jamais dû autoriser Spector à s’approcher de ces sessions. Lennon, lui, avait déclaré aimer la version Spector. McCartney l’avait haïe. Harrison était quelque part entre les deux. Ringo s’en foutait probablement un peu.
L’histoire est rarement simple quand on parle des Beatles.
Une oeuvre qui complète la discographie
« Let It Be… Naked » n’est pas un disque meilleur que l’original, dans le sens où un original n’est jamais simplement « bien » ou « mal ». Il est différent. Il offre une alternative. Il dit : voilà ce que les Beatles avaient en tête. Voilà ce que Spector a recouvert. Le jugement appartient à l’auditeur.
Ce qui est incontestable, c’est que cet album donne envie de réécouter tout « Let It Be » avec des oreilles neuves. Et que les chansons des Beatles, même dépouillées de leurs atours, restent parmi les plus belles jamais écrites.
Don’t Let Me Down : la chanson absente
Une des décisions les plus intéressantes de cette version « Naked » est l’inclusion de « Don’t Let Me Down » dans la liste des titres, chanson qui figurait en face B du single « Get Back » en 1969 mais pas sur l’album original. Lennon chante avec une intensité brute, une supplication amoureuse adressée à Yoko Ono. La chanson prend une dimension différente sachant ce qu’on sait sur la fin des Beatles. C’est un groupe en train de se défaire qui continue de créer des chansons magnifiques. La contradiction est douloureuse et magnifique à la fois.
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