2008 Album

Chinese Democracy

par GUNS N ROSES

4,5(1)
Sortie 2008

Quinze ans. Treize millions de dollars. Un fantome nomme Axl Rose. Chinese Democracy est sans doute l’album le plus attendu, le plus moque, le plus mythologique de l’histoire du rock des annees deux mille, un projet pharaonique qui avait commence comme une promesse de renaissance et fini par devenir sa propre parodie avant meme d’exister. Quand le disque sortit enfin le 23 novembre 2008 – exclusivement chez Best Buy aux Etats-Unis, dans un accord commercial qui fit ricaner les puristes – cela faisait exactement dix-sept ans que les fans attendaient la suite de Use Your Illusion. Entre temps, Slash etait parti. Duff McKagan etait parti. Izzy Stradlin etait parti. Steven Adler avait ete renvoye depuis longtemps. Il ne restait plus rien du groupe originel, rien sauf William Bruce Rose Jr., dit Axl, coiffe de ses dreadlocks improbables, habite d’une megalomanie creative dont les limites etaient desormais impossibles a definir. Chinese Democracy n’est pas un grand album de rock. C’est quelque chose de plus interessant : un monument d’obstination, un chef-d’oeuvre d’hubris, le testament d’un homme qui avait decide que rien, absolument rien, n’arriverait a ses oreilles avant que ce soit parfait selon ses criteres personnels.

L’Exode des Originaux

Pour comprendre Chinese Democracy, il faut comprendre les departs. Le premier et le plus symbolique fut celui de Slash, en 1996. Slash : le chapeau haut de forme, la cigarette au bec, le Les Paul grondant, l’iconographie la plus reconnaissable du rock depuis Jimmy Page. Son depart signifia la fin des Guns N’ Roses tels que le monde les avait connus et aimes. Duff McKagan, la basse de Night Train et de Welcome to the Jungle, suivit. Progressivement, Axl Rose se retrouva seul, entoure d’une succession de musiciens qui venaient, enregistraient des parties, repartaient – certains remercies, d’autres demissionnaires, tous remplacables selon la logique unilaterale d’un leader qui n’admettait pas la contradiction. Buckethead, le guitariste masque au seau de KFC sur la tete, enregistra d’innombrables heures de guitare avant de claquer la porte en 2004. Robin Finck, guitariste de Nine Inch Nails, participa puis disparut puis revint puis disparut de nouveau. Tommy Stinson, bassiste des Replacements, demeura le plus longtemps, pilier d’une formation fluctuante qui ne ressemblait plus a un groupe mais a la cour itinerante d’un monarque capricieux. DJ Ashba finit par completer la formation sur scene. Ce casting baroque, riche en talent individuel mais sans cohesion identifiable, explique en partie la texture eclatee et presque schizophrene de l’album final, qui porte les cicatrices de toutes ces contributions successives et de leur improbable montage.

Le Disque : Entre Genie et Delire

Ce qu’il faut admettre, meme pour ceux qui ont passe des annees a railler le projet, c’est que Chinese Democracy contient de la musique genuinement extraordinaire. La chanson titre, qui ouvre l’album, est une declaration de guerre industrielle, un mur de son orchestral et electronique qui combine metal, rock progressif et quelque chose qui ressemble vaguement a de la trance, le tout soutenu par la voix d’Axl dans un de ses meilleurs jours, suraigue et puissante. Better est peut-etre la plus belle chanson que Rose ait ecrite apres les annees d’or : un travail d’arrangement minutieux, des guitares qui s’empilent en strates, un refrain anthemique qui justifie a lui seul une partie de l’attente. Street of Dreams – rebaptisee ainsi apres avoir circule pendant des annees sous le titre The Blues – est une ballade d’une sincerite desarconnante, presque trop nue pour etre confortable. Madagascar, avec ses samples de discours de Martin Luther King et ses orchestrations cinematographiques, est une piece d’ambition presque ridicule qui s’en tire par la grace d’une conviction totale. Et This I Love, la ballade finale, est un morceau de bravoure vocal qui rappelle que quoi qu’on pense d’Axl Rose comme personnage, comme voix il demeure dans la categorie des phenomenes naturels rares et irreproductibles.

Le Probleme de Production

L’ecueil principal de Chinese Democracy reste sa production, confiee au fil des annees a une dizaine de producteurs differents avant que Caram Costanzo et Sean Beavan ne tentent de mettre de l’ordre dans le chaos. Le disque sonne trop, litteralement : trop de guitares, trop de claviers, trop de textures superposees, trop de production au sens ou une sauce reduite a l’exces perd son gout d’origine. Certains titres, notamment dans la deuxieme moitie de l’album, souffrent d’un manque de respiration qui finit par epuiser l’auditeur. On sent le poids des annees de sur-enregistrement, des couches infinies ajoutees et jamais retirees, de la difficulte d’un homme seul a trancher dans ses propres creations. Un producteur fort, capable de dire non a Axl Rose, aurait peut-etre delivre un disque plus dense et plus efficace. Mais un producteur fort capable de dire non a Axl Rose n’existait sans doute pas, ou du moins n’acceptait pas le poste a des conditions raisonnables pour tout le monde.

Le Verdict de l’Histoire

Avec le recul, Chinese Democracy apparait comme l’un des artefacts culturels les plus fascinants de la premiere decennie du vingt-et-unieme siecle. Non pas malgre ses defauts mais partiellement a cause d’eux. C’est un album qui porte les cicatrices de sa propre fabrication, qui exhibe ses contradictions, ses exces, ses obsessions sans la moindre honte. C’est l’oeuvre d’un homme qui croyait, contre toute evidence et contre l’avis de l’industrie entiere, qu’il pouvait produire un chef-d’oeuvre en controlant chaque parametre, en refusant tout compromis, en attendant que la perfection se manifeste d’elle-meme. Qu’il ait eu partiellement raison – que l’album contienne effectivement des sommets qui justifient une partie de l’attente – rend le tout encore plus troublant a analyser. Axl Rose n’a pas produit le Pet Sounds du hard rock. Mais il a produit quelque chose de plus rare peut-etre : un temoignage authentique de ce que ca fait d’etre habite par une vision qu’on n’arrive jamais tout a fait a realiser completement. Dans son echec partiel, Chinese Democracy est plus honnete que beaucoup d’albums pretendument reussis. C’est peut-etre la sa plus grande qualite cachee.

La note des passionnés

4,5 /5

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