Guns N’ Roses, Use Your Illusion I : la démesure faite disque
Comment succéder à l’un des plus grands premiers albums de l’histoire du rock ? Après le séisme « Appetite for Destruction », qui avait fait de Guns N’ Roses le groupe le plus dangereux et le plus excitant de la planète, l’attente du véritable deuxième album était immense. Et le groupe, fidèle à sa démesure légendaire, ne fait pas les choses à moitié. En 1991, ce ne sont pas un mais deux albums qui sortent le même jour, « Use Your Illusion I » et son jumeau « Use Your Illusion II ». Une ambition folle, à la mesure du groupe.
Il faut dire que les années qui ont précédé cette sortie ont été marquées par le chaos. Une vie totalement débridée, des excès en tout genre, des tournées interminables, des tensions internes explosives, le succès foudroyant qui menace à chaque instant l’existence même du groupe. Que Guns N’ Roses ait survécu à cette période pour accoucher d’une oeuvre aussi ambitieuse tient presque du miracle. Ces deux albums sont le fruit de ce tourbillon, de cette folie créatrice et autodestructrice.
Une ambition démesurée
« Use Your Illusion I » témoigne d’une volonté d’élargir considérablement la palette du groupe. Là où « Appetite for Destruction » était un brûlot rock direct et compact, ce nouvel album voit grand, très grand. Les morceaux s’allongent, se complexifient, intègrent des orchestrations, des pianos, des changements d’atmosphère ambitieux. Guns N’ Roses ne veut plus seulement être le groupe de hard rock le plus brutal, mais une formation capable de rivaliser avec les plus grands sur le terrain de l’épopée.
Cette ambition trouve son expression la plus spectaculaire dans « November Rain », titre fleuve de près de neuf minutes, ballade épique portée par les arrangements orchestraux et le solo de guitare déchirant de Slash. Cette chanson, devenue un classique absolu du groupe, incarne à elle seule la démesure de l’entreprise, cette volonté de grandeur, presque de grandiloquence, qui caractérise les deux albums. Axl Rose y déploie toute sa mégalomanie créatrice.
Entre brutalité et émotion
L’album n’oublie pas pour autant les fondamentaux qui ont fait la gloire du groupe. « Right Next Door to Hell » ouvre le disque sur une déflagration rageuse, rappelant l’énergie crue des débuts. « Don’t Cry », ballade poignante et l’un des grands tubes de l’album, montre la capacité du groupe à émouvoir autant qu’à terrasser. La reprise de « Live and Let Die », emprunté à Paul McCartney et aux Wings, témoigne quant à elle de l’ampleur des ambitions et du sens du spectacle.
Cette alternance de fureur et de mélodie, de brutalité et d’émotion, fait toute la richesse de l’album. Guns N’ Roses prouve qu’il est bien plus qu’une bande de voyous bruyants, qu’il y a derrière la sauvagerie un vrai savoir-faire de compositeur, un sens de la dramaturgie, une capacité à toucher des registres variés. Slash, en particulier, confirme son statut de guitar hero majeur, capable des solos les plus incendiaires comme des plus émouvants.
Le crépuscule d’un line-up
Ces deux albums jumeaux marquent aussi un tournant dans l’histoire du groupe. Il s’agit notamment du dernier disque enregistré avec le guitariste Izzy Stradlin, membre fondateur et pilier discret de la formation, qui claquera la porte peu après, lassé du chaos ambiant. Avec son départ, c’est une partie de l’âme originelle de Guns N’ Roses qui s’en va, annonçant les bouleversements et les déchirements qui marqueront la suite de l’aventure.
Malgré leur caractère parfois inégal, leur ambition débordante qui frise parfois l’excès, les deux « Use Your Illusion » confirment l’immensité du groupe. À une époque où la vague pop-metal sucrée régnait sur les ondes, Guns N’ Roses avait su réveiller les vieux démons du rock, sa dangerosité, sa grandeur, son authenticité. Ces albums, presque aussi indispensables que « Appetite for Destruction », ont marqué leur génération au fer rouge.
Deux albums pour une légende
Le choix de sortir simultanément deux albums distincts relevait d’un pari audacieux, presque insensé, à la mesure de la mégalomanie qui habitait alors Guns N’ Roses, et particulièrement son chanteur Axl Rose. Plutôt que de condenser ou de trier, le groupe avait décidé de tout livrer, dans un geste de générosité débordante autant que de démesure. Cette profusion témoignait d’une confiance absolue, peut-être excessive, en sa propre puissance créatrice, en sa capacité à imposer ses moindres caprices à un public conquis d’avance.
Cette stratégie de la surabondance reflétait parfaitement l’esprit de l’époque, ces dernières années avant que le grunge ne vienne balayer les fastes du hard rock. Guns N’ Roses incarnait le dernier grand sursaut d’un rock spectaculaire, dispendieux, où tout devait être plus gros, plus long, plus excessif. Les clips fastueux, les tournées pharaoniques, les caprices de star, tout participait de cette esthétique de l’excès qui allait bientôt paraître datée. Les deux « Use Your Illusion » en sont le monument, magnifique et boursouflé, d’une ère sur le point de s’achever.
Trois décennies plus tard, « Use Your Illusion I » reste un monument de la démesure rock, le témoignage d’un groupe au sommet de sa puissance et au bord de l’implosion. Entre brûlots rageurs et fresques épiques, il capture l’essence d’un Guns N’ Roses gigantesque, ambitieux et dangereux. C’est l’oeuvre d’une formation qui voulait tout, tout de suite, et qui a brûlé ses ailes en touchant le soleil. Un classique flamboyant et démesuré.
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