La double offensive de 1991
Quand Guns N’ Roses dégaine Use Your Illusion II en septembre 1991, le groupe le plus dangereux du monde ne fait pas les choses à moitié. Sorti le même jour que son frère jumeau, ce double pari frôle la démesure pharaonique. Là où d’autres auraient resserré, Axl Rose et sa bande ouvrent grand les vannes et laissent déferler une crue de rock qui charrie tout sur son passage. C’est l’album d’un groupe ivre de sa propre puissance, persuadé que le monde lui appartient et bien décidé à le prouver.
Comme le souligne la chronique maison, ce diptyque dévoile la très large palette musicale du groupe. On y retrouve les riffs stonniens, le boogie-blues à la Cactus, l’héritage d’Aerosmith et de Lynyrd Skynyrd, et même des reprises qui font le grand écart. Cette véritable somme tient de l’anthologie du rock, une encyclopédie vivante dressée par des musiciens qui ont biberonné toute l’histoire du genre avant de la recracher à leur sauce, plus crue, plus rageuse.
Une ambition de cathédrale
Le morceau d’ouverture, Civil War, donne le ton : sifflements, montée en puissance, solos qui s’envolent vers les cieux. Guns N’ Roses ne fait plus du hard rock de bastringue, il vise la fresque. Les cuivres, les pianos, les choeurs, les orchestrations à rallonge transforment certaines plages en véritables suites symphoniques. L’épopée Estranged et sa cousine November Rain (logée sur le volume I) sont les colonnes de ce temple ambitieux où le riff côtoie le grand large.
Cette boursouflure assumée fait évidemment grincer quelques dents. Trop long, trop riche, trop tout : les puristes du premier album reprochent au groupe d’avoir troqué la rage de la rue contre les paillettes du stade. Mais c’est précisément là que réside la grandeur folle de l’entreprise. Guns N’ Roses joue sa partie à fonds perdus, sans filet, dans une fuite en avant qui a quelque chose de tragique et de magnifique.
La voix d’Axl, la guitare de Slash
Au centre de cet ouragan trône Axl Rose, voix de stentor capable de passer du murmure venimeux au hurlement strident en une fraction de seconde. Sur You Could Be Mine, projeté par Terminator 2, il crache son venin avec une hargne qui rappelle pourquoi ce gamin de l’Indiana terrorisait l’establishment. La colère est sincère, la provocation permanente, le danger toujours palpable.
Face à lui, Slash déroule le tapis rouge de ses solos. Le chapeau haut-de-forme et la Les Paul fumante, le guitariste signe ici quelques-uns de ses plus beaux chorus, ceux qui chantent autant qu’ils brûlent. La paire qu’il forme avec Izzy Stradlin, plus discret mais essentiel, donne au groupe sa colonne vertébrale stonienne, ce balancement bluesy qui sépare les vrais rockers des imitateurs.
Le chant du cygne d’une formation mythique
Avec le recul, Use Your Illusion II apparaît comme la dernière grande manifestation d’un groupe au sommet et déjà condamné par ses propres excès. Comme le note la chronique, les membres allaient bientôt s’affairer chacun de leur côté. Izzy Stradlin claque la porte peu après la sortie, et la machine commence à se gripper irrémédiablement. La fête fut belle, mais elle touchait à sa fin.
Ce volume II contient pourtant des perles que les fans chérissent jalousement : la reprise vénéneuse de Bob Dylan, Knockin’ on Heaven’s Door, devenue un hymne à briquets levés, ou encore le sale gosse Get in the Ring où Axl règle ses comptes avec la presse. C’est tout le paradoxe de l’album : grandiose et puéril, sublime et boursouflé, tendre et brutal.
Un monument du rock des années 90
Le succès commercial fut colossal. Les deux Use Your Illusion ont écumé les charts du monde entier et garni les chambres d’adolescents d’une génération entière. La tournée qui suivit, marathon démentiel entrecoupé d’incidents et d’émeutes, est entrée dans la légende du rock comme l’une des plus folles et des plus chaotiques jamais entreprises par un groupe.
Aujourd’hui encore, ce disque divise et fascine. Trop d’ambition tue-t-elle l’ambition ? Peut-être. Mais l’histoire du rock se nourrit aussi de ces tentatives démesurées, de ces albums qui osent tout au risque de se brûler les ailes. Use Your Illusion II est de ceux-là, splendide naufrage et chef-d’oeuvre bancal.
L’écouter aujourd’hui
Trois décennies plus tard, le disque garde intacte sa capacité à fasciner. On y entend un groupe qui croyait dur comme fer à sa propre légende, et qui avait raison d’y croire. Les longueurs assumées deviennent avec le temps des respirations bienvenues, et la démesure se mue en panache. Replonger dans ce volume II, c’est retrouver l’odeur de soufre d’une époque où le rock se prenait encore très au sérieux.
Pour qui veut comprendre ce que fut Guns N’ Roses à son apogée, ce double album reste un passage obligé. Imparfait, excessif, parfois agaçant, il n’en demeure pas moins le témoignage flamboyant d’un groupe qui aura tout donné, jusqu’à l’épuisement. Une pièce maîtresse, à savourer riff après riff.
L’héritage d’un diptyque
Les deux volumes des Use Your Illusion forment un ensemble indissociable, deux faces d’une même médaille. Là où le premier penche davantage vers les hymnes solennels et les ballades épiques, ce second volet se montre plus rugueux, plus rentre-dedans, plus proche de la sueur des clubs où le groupe avait fait ses armes. Ensemble, ils dressent le portrait complet d’une formation au faîte de sa gloire et de sa démesure.
Cet héritage continue d’irriguer le hard rock contemporain. Des générations de musiciens ont rêvé devant l’aplomb de Slash et la rage d’Axl, devant cette capacité à embrasser tous les registres sans jamais perdre son identité. Ce volume II, longtemps mésestimé face à son jumeau, gagne avec le temps une stature qu’on lui contestait jadis. La preuve qu’un disque ambitieux finit toujours par trouver son public et sa juste place.
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