L.A. 1987 : la fin du monde portait des bottes en serpent
Imaginez le Sunset Strip à l’été 1987. Du néon, de la bière tiède, des coiffeurs metal qui crachent des solos propres comme des salles d’opération, du spandex fluo à perte de vue. Et puis, au milieu de ce cirque de paillettes, cinq voyous affamés débarquent avec un disque qui sent la sueur, l’héroïne et l’asphalte brûlant. « Appetite for Destruction », premier album de Guns N’ Roses, ne demande pas la permission. Il enfonce la porte, vomit sur la moquette et repart avec votre petite amie. Voilà ce qu’il fallait à l’Amérique reaganienne qui s’ennuyait ferme sous ses bombes de laque.
Le line-up, parlons-en, parce que c’est de l’alchimie de chair et de poudre : Axl Rose au chant, une sirène hystérique capable de passer du murmure au cri de banshee en une mesure. Slash, chapeau melon vissé sur la tronche et Les Paul greffée au bide, le dernier vrai dieu vivant de la six-cordes. Izzy Stradlin, l’ombre cool qui tient les rythmiques et écrit la moitié des bonnes idées. Duff McKagan, le punk de Seattle reconverti à la basse qui groove. Et Steven Adler à la batterie, ce gosse qui swingue comme personne. Cinq mecs, une seule envie : tout cramer.
Mike Clink, le dompteur de fauves
Produire ce bordel relevait du sacerdoce. Le label colle aux commandes un certain Mike Clink, ingé-son passé par des disques de Triumph, autant dire pas exactement un punk. Premier test : on enregistre « Shadow of Your Love » pour voir si le courant passe. Il passe. Clink va alors réussir l’impossible : capter la rage live du groupe sans la lisser, sans la noyer dans les claviers et la reverb dégoulinante qui plombaient toute la production hard rock de l’époque. Sessions entre janvier et juin 1987. Le son qui en sort est sec, tranchant, organique. Pas de gras. Pas de tricherie. Tu entends les doigts de Slash glisser sur le manche, tu entends Axl perdre les pédales. C’est sale, et c’est exactement le but.
Le résultat, c’est un disque sans temps mort. Douze titres, pas une once de remplissage. Le truc balance « Welcome to the Jungle » en ouverture comme on jette un seau d’essence sur un barbecue : ce riff de Slash, cette intro qui résonne comme une alarme dans une cage d’escalier pisseuse, et Axl qui ricane « Welcome to the jungle, we got fun and games ». Bienvenue à Los Angeles, ville-jungle où on te bouffe tout cru. Tout le programme du Strip tient dans cette chanson : excitation, danger, paradis et caniveau dans la même seringue.
La pochette qui a fait hurler l’Amérique bien-pensante
Avant même la musique, il y a eu le scandale visuel. La pochette originale, c’est une illustration du peintre Robert Williams, du même titre que l’album, qui représente un robot violeur interrompu par un ange vengeur mécanique. Du Williams pur jus, tiré de sa série « Super Cartoons ». Le bonhomme lui-même prévenait le groupe que ça allait leur attirer des ennuis. Bingo. Geffen Records panique, les distributeurs américains et britanniques refusent de stocker le disque, et l’illustration finit reléguée à l’intérieur de la pochette.
À la place ? La fameuse croix avec les cinq têtes de mort, une par membre du groupe. Une idée d’Axl, complétée par le dessinateur Billy White Jr., avec dans les entrelacs de la croix un clin d’oeil à Thin Lizzy, groupe chéri d’Axl. Résultat : une icône absolue, tatouée depuis sur des millions de biceps de par le monde. La censure a accouché du logo le plus reconnaissable du hard rock. Comme quoi, les ligues de vertu rendent parfois service.
Le succès au ralenti, puis le raz-de-marée
Et maintenant, la morale de l’histoire, celle qui devrait être encadrée dans tous les bureaux de maisons de disques. Parce qu’au départ, « Appetite for Destruction » se vend comme des petits pains rassis. Personne n’y croit vraiment. Le disque traîne, rame, somnole. Il faudra attendre près d’un an, et la rotation MTV d’une certaine ballade, pour que la machine s’emballe. Cette ballade, c’est « Sweet Child o’ Mine », née d’un riff que Slash bricolait en s’échauffant, presque par accident, presque pour rigoler. Le truc le plus tendre du disque devient sa locomotive. Numéro un aux États-Unis. Le clip tourne en boucle. Et soudain, tout le monde veut sa dose de Guns.
À partir de là, c’est l’avalanche. L’album grimpe en tête du Billboard et finit par s’écouler à environ 30 millions d’exemplaires dans le monde, ce qui en fait l’album de hard rock le plus vendu de tous les temps, et l’un des plus gros débuts de l’histoire du disque. « Paradise City » et son refrain de stade, « Take me down to the paradise city », viendra enfoncer le clou, avec son final qui accélère jusqu’à la transe collective. Trois singles cultes sur un même disque, du jamais-vu pour une bande de loubards censés finir au caniveau.
Pourquoi ça reste indétrônable
Le secret de ce monstre, c’est le souffle dangereux. En 1987, le hard rock mainstream était une farce maquillée, un défilé de groupes qui chantaient la fête sans jamais avoir l’air d’avoir souffert d’une gueule de bois. Guns N’ Roses, eux, sonnaient comme s’ils risquaient vraiment de crever avant la fin de la chanson. La débauche n’était pas un costume de scène, c’était leur quotidien dégueulasse sur le Strip. Drogue, gnôle, bagarres, filles, nuits blanches dans des squats infâmes : tout ça suinte de chaque sillon. Le disque ne raconte pas la fête, il raconte la descente.
Voilà pourquoi, près de quarante ans plus tard, « Appetite for Destruction » n’a pas pris une ride quand des dizaines d’albums glam de la même fournée puent la naphtaline. Parce qu’il est vrai. Parce qu’il a du danger dans le ventre. Parce qu’à l’heure où le rock se faisait coiffeur, cinq affamés ont remis du sang sur les murs. Si vous ne deviez garder qu’un seul album de hard rock pour aller en enfer, prenez celui-là. Le diable vous y attendra avec un chapeau melon et une Les Paul.
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