Wednesday Morning, 3 am
Deux Gamins de Queens Face au Monde : La Genèse d’un Destin
Octobre 1964. Dans les bacs des disquaires américains apparaît un objet étrange, anachronique, presque provocateur : un album folk acoustique signé Simon and Garfunkel. Pas de guitares électriques. Pas de batterie. Pas de groupe. Juste deux voix, une haute, une basse, qui s’entrelacent avec une précision horlogère sur des arpèges de guitare classique. En pleine Beatlemania, c’est presque un acte de résistance culturelle.
Paul Simon et Art Garfunkel se connaissent depuis l’enfance. Ils ont grandi ensemble à Queens, dans cette New York populaire qui n’avait rien à voir avec Manhattan la sophistiquée. Ils ont chanté ensemble sous le nom de Tom and Jerry en 1957, une aventure rock’n’roll adolescente qui avait même produit un petit hit avec Hey, Schoolgirl. Mais en 1964, ils sont devenus autre chose. Paul Simon a voyagé en Europe, vécu à Londres, joué dans les folk clubs britanniques, absorbé des influences que ses camarades américains n’avaient pas. Il revient avec une maturité d’écriture stupéfiante pour ses vingt-deux ans.
Le producteur Tom Wilson, le même qui allait bientôt électrifier The Sound of Silence à l’insu des artistes, les enregistre en quelques sessions aux studios Columbia de la 7ème Avenue à New York. Le résultat est un album d’une beauté austère, d’une honnêteté brutale, d’une ambition artistique qui ne trouverait son écho commercial que deux ans plus tard.

Les Morceaux Phares : Folk, Dylan et La Nuit la Plus Longue
L’album s’ouvre sur You Can Tell the World, une reprise d’un gospel traditionnel où les deux voix s’harmonisent avec une fluidité qui donne immédiatement la mesure du talent vocal à l’œuvre. Mais très vite, le ton se fait plus sombre, plus personnel. Last Night I Had the Strangest Dream de Ed McCurdy, chanson pacifiste d’une beauté déchirante, révèle que Simon and Garfunkel ne sont pas simplement là pour divertir. Ils sont là pour dire quelque chose.
La reprise de The Times They Are A-Changin’ de Bob Dylan est une déclaration d’intention. En 1964, reprendre Dylan c’était s’inscrire dans la grande tradition folk protestataire qui irriguait toute une génération. Simon et Garfunkel le font avec une sobriété absolue, pas de fioriture, juste le texte, les notes et deux voix qui semblent y croire de tout leur être.
Mais la pièce maîtresse, la bombe à retardement, c’est évidemment The Sound of Silence, dans sa version originale acoustique. Écrite par Paul Simon en février 1964, après les ténèbres de l’assassinat de Kennedy, cette chanson parle d’une solitude moderne, d’une communication impossible entre les êtres humains. En version acoustique, elle est d’une fragilité bouleversante, comme une confidence murmurée dans le noir.
« Hello darkness, my old friend, avec ces cinq mots, Paul Simon avait ouvert une porte vers laquelle toute la pop music allait se précipiter pendant les cinquante années suivantes. »

Le titre éponyme Wednesday Morning, 3 A.M. clôture l’album avec l’histoire d’un homme qui regarde dormir sa compagne à 3 heures du matin, sachant qu’il doit partir, sachant qu’il a fait quelque chose d’irréparable. C’est une chanson adulte dans un monde pop d’adolescents. En 1964, presque personne ne l’entend.
L’Échec Commercial et la Résurrection : Coulisses d’un Miracle
L’album se vend à environ 4 000 exemplaires à sa sortie. Quatre mille. Columbia Records est déçu. Simon et Garfunkel se séparent. Paul Simon repart en Angleterre, joue dans les folk clubs londoniens, enregistre un album solo que personne n’achète non plus. Art Garfunkel retourne à l’université. Le duo semble terminé.
Et puis Tom Wilson fait quelque chose d’extraordinaire, et d’extraordinairement controversé. Sans prévenir Simon ni Garfunkel, il prend la piste acoustique de The Sound of Silence et la surcharge d’électricité : guitare électrique, basse, batterie. Le résultat est publié en juin 1965. En janvier 1966, il atteint la première place du Billboard. Simon et Garfunkel apprennent la nouvelle… par la radio.
Cette anecdote dit tout sur l’industrie musicale de l’époque, et sur la façon dont un génie peut être complètement méconnu de son vivant immédiat. Wednesday Morning, 3 A.M. n’avait pas raté par manque de talent, il avait simplement eu deux ans d’avance sur son public.
L’Héritage : Le Silence qui Résonne Encore
Aujourd’hui, Wednesday Morning, 3 A.M. est redécouvert comme le premier maillon d’une des plus grandes discographies de l’histoire de la pop. Cet album annonce tout : la sophistication littéraire des paroles, l’harmonie vocale incomparable, le refus de la facilité commerciale. Tout ce qui allait faire de Sounds of Silence, Parsley Sage Rosemary and Thyme, Bookends et Bridge Over Troubled Water des monuments de la culture américaine est déjà là, en germe, dans cet album acoustique que personne n’a voulu entendre en 1964.
La version acoustique originale de The Sound of Silence reste, pour beaucoup de connaisseurs, supérieure à la version électrique qui fit la célébrité du duo. Elle a cette vulnérabilité que l’électricité allait partiellement masquer, cette façon de poser une question sans réponse dans le silence parfait d’une chambre à 3 heures du matin.
Cinquante ans après la mort de cet album dans les bacs, sa survie est le plus beau démenti à l’industrie du disque. Les grands disques ne meurent pas. Ils attendent, patiemment, que le monde soit prêt pour eux.
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